Les relations
Je me rends compte que je n’ai jamais écrit clairement une chose que je présuppose dans presque tout ce que je fais et dis. La voilà, présentée aussi clairement que je peux la dire.
1 - Les gens entretiennent des relations, ou des liens, les uns avec les autres.
2 - Ni l’un ni l’autre terme ne sont littéraux. Relation désigne un rapport logique, qui n’appartient qu’au discours ! Par exemple : une chose est sujet, l’autre est prédicat ; une chose est antérieure à une autre, et l’implique ; une chose est égale à une autre, ou est à côté d’elle. Un lien, c’est une corde ou une ficelle retient les déplacements d’une chose en l’attachant à une autre, et qui fait qu’elles ne peuvent pas s’éloigner. On utilise ces deux mots pour parler de ce qu’il y a entre les gens.
3 - Ni l’un ni l’autre ne vont bien ; d’abord parce que les gens ne sont pas physiquement attachés les uns aux autres – et quand nous parlons des attachements, nous voulons dire autre chose par le même mot ; et parce qu’ils ne sont pas nécessairement ordonnés les uns par rapport aux autres.
4 - Il n’y a rien entre les gens, je veux dire qu’il n’y a pas de moyen terme entre nous. La voix, les mots d’un message et leur signification sont bien différent du téléphone ou du papier à lettres ; ceux-ci sont des véhicules, mais ce qui est véhiculé touche ou frappe directement, sans intermédiaire.
5 - (Je parle de discours et de discussion ; mais ce que je dis vaut aussi bien de la danse, des caresses et de la lutte ; et de tout ce qu’il y a dans un échange de regard, une main sur l’épaule ou sur la joue, ou dans une grimace).
6 - Pour avoir partie liée avec quelqu’un, il n’y a pas besoin d’ouvrir la porte de son intimité (d’un moi qui serait caché derrière les yeux ou sous la peau, par exemple) ; on ne dépose pas un message dehors, en espérant que l’autre en face ouvre sa porte et le récupère. Qu’il n’y ait pas besoin d’intermédiaires pour communiquer veut donc simplement dire que nous ne sommes pas des ego fermés à tout contact et à toute altération.
(C’est très mal dit : tout le vocabulaire du paragraphe précédent suggère qu’il y a une substance propre individuelle, un ego avec des limites claires et bien déterminées. Alors que je veux dire que les limites entre moi et quelqu’un d’autre ne sont pas forcément nettement dessinées, et qu’en fait elles ne le sont pas du tout la plupart du temps).
En pensant qu’il faut un moyen terme entre deux personnes qui ont une relation, on suppose que le pronom « nous » désigne plusieurs « je » les uns devant les autres. Cela revient à supposer que même en compagnie les uns des autres, nous serions seuls si nous ne recourons pas au moyen terme qui nous relierait. C’est une contradiction dans les termes, mais une à laquelle nous sommes entraînés par la façon dont nous apprenons, par exemple, les pronoms personnels de notre langue. Ce problème est lié au problème de l’agrégation des individus dans la masse du peuple dont les philosophes s’occupent au moins depuis Hobbes.
7 - Regarde à quoi ressemble concrètement le fait de pouvoir dire « nous » : Tu fréquentes quelqu’un depuis longtemps – c’est ton amoureuse, ton amie, ta collègue, ou quelqu’un avec qui vous vous dites quelques mots de temps en temps. Tu discutes plusieurs fois avec elle, sa voix ne te surprend plus si elle t’a surprise ; ni sa façon de parler, ni ce qu’elle a à te dire ; et de même, toi tu n’es pas une étrangère pour elle, mais elle te connaît comme elle connaît les chaises du bar qu’elle fréquente souvent, par exemple (elle connaît mieux les chaises qu’il y a chez elle). De la même façon que le corps s’étend un peu lorsqu’il est dans la voiture ou lorsqu’il tient un marteau (les savants disent ; nos activités techniques modifient notre schéma corporel) ; de la même manière qu’on peut naviguer chez soi sans trop se cogner aux meubles sans avoir à les regarder ; je change et m’adapte dans une certaine mesure en fréquentant quelqu’un.
Ce n’est là qu’une analogie avec le schéma corporel, pour dire que l’habitude est une altération de la personnalité : nous n’absorbons pas une partie de l’autre en nous mêmes. Je dis, en revanche, que si je m’habitue à fréquenter quelqu’un, elle s’habitue à me fréquenter. Et ainsi, nous nous altérons mutuellement – mais pas forcément identiquement ou symétriquement.
8 - Ce fait concerne toutes les parties prenantes d’une relation – moins certes si l’une des deux refuse de faire preuve de compréhension et d’empathie, ou est un peu détaché, ou comme ils disent, sociopathe. De là je peux dire : il n’y a rien entre nous qu’une partie de nous mêmes qui nous est commune. Nous contribuons au pot commun d’une partie de nous mêmes, qui nous appartient donc encore et ne nous appartient plus tout à fait. Ou, pour le dire avec un mot d’une autre langue et d’autres siècles : partout où l’on se fréquente on trouve entre chacun une petite république, plus ou moins nombreuse, plus ou moins lâche ou serrée ou faible ou forte.
9 - Ce qui est commun aux gens qui se fréquentent ne dépend ni de l’un ni de l’autre mais des deux ; comme certaines œuvres du travail, qui ne sont pas le fruit de la somme des travaux des ouvrières, mais émergent de ce qu’ils y ont travaillé tous ensemble.
10 - Comme j’ai pris l’habitude avec mes amis d’utiliser le mot « relation », même s’il n’est pas approprié, alors je peux dire : les relations sont des choses émergentes. Je vais continuer à utiliser ce mot ici.
11 - Je ne crois pas qu’elles soient toujours harmonieuses, pas plus qu’une commune n’est toujours bien administrée ; ni que chacun y a autant de pouvoir que l’autre, pas plus qu’une commune n’est toujours démocratique. Il arrive que personne ne verse au pot commun ; ou qu’une personne, avare d’elle-même, n’y mette beaucoup moins que les autres. Il y a toujours des particuliers pour imposer qu’on serve leurs intérêts ; et des gens sans courage et sans nerfs, qui laissent aller leurs relations au gré de gens plus volontaires qu’eux.
12 - Voilà deux exemples. Le maître est ulcéré quand l’esclave refuse de lui obéir – mais il ne s’aperçoit pas que sa douleur avoir une partie de lui-même tordue contre son gré correspond exactement à l’effort tout aussi pénible que fait l’esclave qui se dresse contre lui. Cette peine est leur peine ; comme la rage du combat est aux deux adversaires.
L’amant négligeant et ennuyé quitte son amour du jour au lendemain et disparaît de sa vie. Il n’y a certes pas là la même symétrie qu’entre le maître et l’esclave, mais il y en a une autre : l’un est mutilé, vivant comme si on lui avait arraché un morceau de chair ou détruit ses meubles, laissant son corps ou sa maison dans un état qui lui est étranger ; mais l’autre se sent libéré et plus léger, et loin d’être en deuil de ce qu’il a perdu, il en est débarrassé. Le pot commun a été cassé : mais l’un a repris sa mise, quand l’autre l’a perdue.
13 - Malgré tout, on n’a donc pas tort de dire que les relations sont aussi des sortes de liens ou d’attaches : une partie de moi est contrainte par les actions combinées de moi et d’une autre. Mais contrairement à des liens matériels, qui contraignent parce qu’ils sont extérieurs à ce qu’ils contraignent, les relations nous contraignent parce qu’elles font partie de nous. Certes l’amant négligent s’en va librement, et il n’est pas contraint physiquement de se maintenir dans la vie de son amour : je me demande néanmoins comment il dira qu’il s’en va, s’il le dit. Peut-être cherchera-t-il à affirmer qu’il a bien le droit de partir ; mais pour cela, il faudra qu’il nie qu’il y ait jamais eu des liens qui le retenaient. Peut-être, au contraire, prendra-t-il un ton conciliant, pour dire qu’il ne s’en va pas vraiment, ou que ce n’est qu’une pause. Peut-être ne dira-t-il rien du tout et disparaîtra de la vie de son amour. Dans les deux premiers cas il ment : la seule chose qui n’est pas un mensonge, c’est de dire qu’il rompt : qu’il reconnaît une relation, et qu’il veut qu’elle disparaisse – car au moment où il rompt, elle n’a pas encore disparue : « I just don’t want to be friends with ya no more ». À part cette solution, toutes les autres choses que j’imagine qu’on peut dire dans le cas d’une rupture visent à rendre facile quelque chose de difficile : en affirmant son droit, il réclame (ou s’octroie) une autorisation ; en voulant être conciliant, il veut alléger les pleurs ; en ne faisant rien, il s’évite une confrontation pénible. Tout cela constitue des indices qu’une relation contraint ses membres – et si j’ai pris l’exemple d’une relation amoureuse, c’est parce que je pense que les peines que provoque la contrainte s’y manifestent plus clairement.
Un autre exemple intéressant de contrainte intrinsèque aux relations est le fait de promettre quelque chose à quelqu’un, et de ne pas s’y tenir. Elle est différente, parce qu’elle ne consiste pas à maintenir l’existence de la relation. Mais je n’y ai pas encore assez réfléchi pour développer quoique ce soit à ce sujet.
14 - On me dira : vous n’êtes attachés aux gens que devant eux : aucune contrainte en pèsent sur vous, aucune peine ne vous menace si vous parlez des gens dans leur dos, si vous souhaitez leur perte, ou la fin de votre relation. Et si j’insistais en disant que ces peines s’étendent au-delà de la confrontation, on me reprocherait de confondre les gens et leurs souvenir. Mais justement ; si l’on était libre quant à nos relations quand les gens avec qui on est lié sont absents, alors il existerait un hypocrite spécial, parfaitement impeccable, sincère devant les gens quand il leur proteste son amitié, sincère aussi quand loin d’eux il la dément ; qui pour se défendre dirait que l’accusation n’a pas lieu d’être, et que l’interaction et le souvenir sont deux pays aux lois différentes, et qu’il se soumet aux lois de celui dans lequel il se trouve à ce moment. Mais personne n’accepterait une telle défense ; quand on est dans une relation, on envisage de revoir les gens, de passer à nouveau du temps avec eux. Une relation est tout autant faite de moments passés ensemble que de la perspective de moments futurs, justement parce qu’elle est constituée par des habitudes qu’on a prises avec des gens.
C’est pourquoi je pense que la contrainte qu’exerce la relation sur ses membres, et le fait qu’elle constitue un attachement, est semblable à la contrainte qu’exerce la promesse sur celui qui la formule.
15 - Mais des relations s’achèvent sans que personne ne l’ait voulu : Par l’exil forcé, la disparition, le coma permanent, ou la mort. J’ai parlé il y a peu de temps à une cérémonie funéraire athée devant le cercueil de mon grand-père, avec qui j’avais peu de liens : c’était un homme froid et renfermé sur lui-même, bon avec les enfants, indifférent à tout autre. Pourtant j’ai eu le sentiment de parler pour lui ; pas en son nom, mais en sa faveur, pour que son caractère froid, et les souvenirs pénibles qu’il a laissé autour de lui ne soit pas un obstacle à ce qu’il soit honoré comme un homme de ma famille ; de la même façon que par devoir envers mes parents je leur rendrai visite et je contribuerai, si je peux, à leur retraite, c’est par devoir envers lui, et personne d’autre, que j’ai parlé pour lui. Peut-être est-ce là superstition de ma part, et que comme le dit une amie à moi on fait ce genre de cérémonies pour les vivants et non pour les morts. Mais j’incline pourtant à penser qu’une relation qui s’achève ainsi, sans que personne ne l’aie voulue, reste vivante et palpitante encore dans un de ses membres sous la forme du deuil ; ou pour mieux le dire, je pense que le deuil est comparable aux sensations fantomatiques qu’ont les amputés là où se trouvaient auparavant une partie d’eux-mêmes.
16 - Il n’y a pas de solitude absolue : même seul, on vit accompagné de ses relations : le cas de ces gens qui n’ont ni amis ni contact avec leurs familles n’y échappe pas ; personne n’est né seul dans la nature, s’éduquant et s’instruisant de soi-même. Tout le monde a des relations de base qui ont participé à toute première éducation ; tout le monde a, en ce sens, des parents. On peut certes être isolé par la suite, soit qu’on s’isole, soit qu’on aille en prison. Je ne connais pas les motifs psychologiques de l’isolement volontaire ; mais il mène à des dommages qui sont comparables à ceux que cause l’isolement involontaire des prisons, et celui-ci cause manifestement des blessures psychologiques – difficultés de communication, d’attention, hallucinations, etc.
17 - Je pense que les relations sont l’atome de quoi sont faits les groupes humains, et le premier élément de la vie politique.
18 - C’est la raison pour laquelle on ne peut pas faire de programmes politiques sans faire une stratégie politique – c’est-à-dire qu’on ne peut pas ne pas réfléchir à la façon dont, à partir des relations existantes, on veut les changer pour parvenir à un état des relations qu’on trouve plus souhaitables. Et c’est aussi pourquoi toute stratégie politique est constitutivement confrontée à des imprévus, liés à ce que la relation n’est pas intégralement maîtrisable par une de ses parties sans se résigner à résoudre l’autre partie à l’état de marionnette. Et c’est vrai du parti qui soutient le programme avant toute autre chose. Il y a des gens qui pensent qu’un parti est une sorte de petite armée, toute entière tendue vers la réalisation du programme, où chaque membre a dans la tête les mêmes idées et les mêmes façons de faire. C’est faux bien sûr : et tout programme politique est un objet construit par les relations, les conflits et les amitiés, les services et les évitements qui existent entre les membres du parti, plutôt que par une raison transcendante qui verrait le bon et le juste et communiquerait ensuite aux volontés particulières que c’est cela qu’il faut réaliser.