Exercice 4. quelques manières d'ordonner
Dans l’exercice précédent, j’ai montré que le caractère impérieux des ordres dépendait des circonstances dans lesquelles on donne l’ordre. Dans celui-ci, je veux essayer de décrire certaines de ces circonstances, et d’en conclure des façons d’être impérieux. Pour ça, j’examine les formules semblables à l’ordre « Obéis ! »
1 - Voilà une liste de formules qui se ressemblent :
« J’ai dit », « C’est un ordre », « C’est comme ça », « C’est la loi », « Tu dois le faire », « telle est la volonté du peuple ». On pourrait ajouter à ces formules des circonstances, par exemple le fait qu’un arrêt soit prononcé par un juge de la Cour de Cassation.
Trie les : observe les ressemblances et les différences. Si je devais le faire, je les classerais en trois groupes : (i) celles qui décrivent la phrase à laquelle elles sont associées comme un ordre (« c’est un ordre », « c’est la loi ») (ii) celles qui décrivent l’action future comme particulièrement pressante, ou nécessaire (« c’est comme ça », « tu dois le faire », « telle est la volonté du peuple ») (iii) celles qui ne donnent un caractère catégorique à la phrase précédente ou à l’action que par habitude, ou par coutume, ou parce que « c’est comme ça » (« j’ai dit », le fait que ce soit un juge de la cour de cassation qui le dise, etc.)
2 - Quatre questions, qui serviront de fil conducteur à cet exercice : a. On peut remarquer que toutes ces formules insistent sur la phrase à laquelle elles sont associées, comme si elles les répétaient implicitement, et d’une autre façon, ce qui est une autre façon de dire qu’elles n’ont pas l’air d’ajouter d’informations qu’un certain ensemble de circonstances ne pourraient pas remplacer (« c’est un ordre », oui, vous l’avez crié et vous êtes le sergent, nous savons que c’est un ordre). Cela revient à dire, pour parler comme en philosophie, qu’elles n’ont pas de contenu sémantique, mais qu’elles sont des actions. Alors, qu’est-ce qu’on fait quand on ajoute ces formules ? b. Est-ce que ces formules peuvent être associées à toutes sortes de phrases ? Peut-on dire « Tu danses bien ! C’est un ordre ! » ? Et si non, pourquoi les ajoute-t-on ? c. toutes ces formules semblent être des descriptions, de la phrase qui les accompagne, de l’action, ou peuvent être remplacées par des descriptions – des descriptions de ces choses comme si elles étaient contraignantes. Est-ce le cas ? Et est-ce en cela que réside leur caractère impérieux ? d. Est-ce que ces formules changent de sens si après « C’est un ordre », ou ajoute « Si tu n’obéis pas, etc. » ? Pour le dire, encore une fois, comme les philosophes, sont-elles toujours catégoriques ? Et le sont-elles seulement ?
3 - Certaines formules semblent répéter implicitement la phrase qui les précèdent : « Va chercher les couverts. C’est [‘va chercher les couverts’] un ordre ! ». C’est évidemment parce qu’elles sont grammaticalement incomplètes – elles ont un complément indéfini, elles ont besoin d’un complément, ce sont des phrases pronominales, etc. Un autre fait que tu devrais remarquer est que l’on peut se passer de ces formules, et les remplacer par un ensemble de circonstances : la solennité qui entoure le roi, le titre de juge, le fait de crier sa phrase, de l’accompagner d’une menace, etc. Pense à ce roi, entouré des fastes de sa cour et des brillants uniformes de ses gardes, que l’on craignait beaucoup, que l’on disait très sage, à qui on a obéit jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche. ― Ces formules ne seraient-elles donc que de la pompe verbale ? Cela expliquerait bien mieux que leur forme grammaticale le sentiment d’épaisseur, si je puis dire, qu’elles confèrent aux phrases qui les accompagnent. ― La pompe ne suffit pourtant pas à se faire obéir : elle peut même avoir l’effet inverse. « Obéis !! » trépigne Joe Dalton après que son frère ait mollement posé trop de questions. L’usage de la formule souligne son impuissance, tout comme la pompe souligne la faiblesse d’un roi qui rappelle en parlant qu’il n’est que très ordinaire. La pompe des ordres est le tremplin de l’insolence.
4 ― Je dirais plutôt qu’elle indique un ordre, même si elle signale l’indignité de celle qui s’en sert. Ainsi, des formules comme « j’ai dit », « telle est la volonté du peuple » etc ; présupposent les positions hiérarchiques des interlocutrices, comme la condition du caractère impérieux de l’ordre. ― Mais puisqu’il n’est pas difficile d’imaginer qu’on se donne des ordres entre égaux, ou même à son supérieur hiérarchique, iras-tu jusqu’à dire que l’ordre, au moment où il est donné, n’a pu être donné que parce que à ce moment là il y avait, de fait, une hiérarchie ? Que si je donne un ordre à mon supérieur, c’est que c’est moi qui lui suis vraiment supérieure ? Tu négligerais par là le fait que des minables comme Joe Dalton, ou même des enfants, donnent des ordres à toute occasion, et que ce sont bien des ordres. Pour protéger la hiérarchie, que tu crois être le fondement des ordres, iras-tu jusqu’à dire que lorsqu’on donne un ordre, on institue une hiérarchie, et que la manière dont on y réagit dépend des ressemblances et des différences entre la hiérarchie instituée par l’ordre, et la hiérarchie effective entre les gens ? ― Je pourrais le soutenir si je disais que ces formules sont performatives, et, plus précisément, qu’elles établissent des institutions ; et dans ce cas, elles obéissent aux conditions des performatifs1, et elles échouent si ces conditions ne sont pas réunies ; par exemple, si celle qui reçoit l’ordre pense que ce n’était qu’une blague et qu’on ne voulait pas vraiment lui donner un ordre. ― Devant ce genre de positions délirantes, je pourrais juste répondre par un regard incrédule. Mais un regard ne montre rien. Aussi : il est vrai que comme pour certains performatifs, on peut s’en passer en remplaçant ces formules par des actions (les lances du roi frappent le sol à la fin de ses édits, de la même façon qu’au lieu de dire au bateau « je te baptise Jean-Jacques Goldman », on écrit seulement « JJ Goldman » sur l’étrave). Mais tu vois que dans le cas des ordres, tu peux remplacer les petites formules qui font ce que tu appelais la ‘pompe verbale’ par une multitude d’actions, toutes très différentes. (Par exemple, je peux remplacer « c’est un ordre » en criant mon ordre ou en montrant silencieusement mon holster ; en faisant un rituel dans un temple, en poussant celle que je veux faire obéir, en ayant des galons au col, en ne faisant rien du tout). De là, c’est assez difficile de dire ce que font ces formules.
5 ― Mais tu ne peux pas dire que ces formules ne font rien ; sinon on pourrait les dire, ou ne pas les dire, sans changer quoique ce soit au caractère impérieux de la phrase qui les précède. Mais d’un autre côté, c’est évident que ces formules ne s’accrochent pas à n’importe quelle sorte de phrase. Compare ces groupes de phrases :
« Le ciel est bleu. C’est un ordre » ; et « Le ciel est bleu »
« peux-tu m’apporter des frites (c’est un ordre) ?» ; et « peux-tu m’apporter des frites ? »
« apporte moi des frites : c’est un ordre » ; et « apporte moi des frites »
Est-ce que dans le cas (1), la première phrase et la deuxième ont le même sens ? Plus précisément : est-ce qu’en ajoutant « c’est un ordre » à une phrase interrogative (qu’on suppose ne pas pouvoir être un ordre), on se contredit ? Est-ce qu’on modifie la modalité de la phrase, en la faisant passer de l’interrogatif à l’injonctif ? Dans ce cas, « c’est un ordre » remplace une phrase comme « Je voulais dire : va me chercher des frites ». Ou alors, est-ce qu’on clarifie le sens de sa phrase, parce que « peux-tu aller me chercher des frites » est ambiguë ?2

6 Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis qu’il est ambigu qu’une phrase soit, ou non, un ordre ? Deux sortes d’ambiguïtés : Celle où c’est le destinataire qui ne sait pas comment décrire ce à quoi il a affaire. Par exemple, la figure ci-contre doit-elle être décrite comme une superposition de trois carrés, noir, blanc et noir ; ou comme une bande noire entourant une bande blanche entourant un carré noir ; ou comme un carré noir plain dans un carré noir vide ? La figure n’est pas ambiguë tant qu’on n’a pas commencé de la décrire. (Autre exemple : « Lui, c’est juste Ken »). Et puis il y a des ambiguïtés intrinsèques, ou encore des amphibologies. Par exemple : « elle l’a quitté le jour de son anniversaire » : l’anniversaire de qui ? Ou : « je voudrais vous acheter un cookie avec des pépites de chocolat » : les pépites de chocolat ne sont pas une monnaie en vigueur dans la zone euro.
Lorsque les formules comme « c’est un ordre » clarifient une phrase, si elle était ambiguë de la première façon, elles seraient d’entrée de jeu des interdictions de décrire la phrase (de la comprendre) de telle ou telle façon, ou encore des obligations de décrire la phrase d’une et d’une seule façon. Ce seraient donc des ordres distincts et ajoutés à la phrase qui les accompagne ; mais cela contreviendrait aussi au fait que en tant que phrases, ces formules sont incomplètes, et ne peuvent pas fonctionner seules ; tandis que « va me chercher la pierre là bas », fonctionne même s’il n’y a pas de pierre. J’incline donc à penser que les formules comme « c’est un ordre », « c’est la loi », « tu dois le faire », etc. clarifient des amphibologies, c’est-à-dire qu’elles indiquent un sens possible de la phrase, sans être en elle-même des ordres. ― Mais une phrase comme « Peux-tu aller me chercher des frites » est parfaitement univoque ! ― Ce n’est pas sûr : tu peux répondre « oui » de plusieurs façons : en disant « oui », ou en prouvant que tu peux aller chercher des frites en le faisant. Si tu réponds de la première façon, la phrase n’est qu’une question ; en répondant de la deuxième façon, elle est une injonction indirecte. Si son sens n’était pas ambigu, il n’y aurait qu’une seule manière de répondre « oui ».
7 (Remarque que cette ambiguïté est propre à de nombreux usages du verbe « pouvoir ». C’est une remarque importante, qui touche à la nature du pouvoir. Mais ce n’est pas le sujet pour le moment.)
8 - Mais ces formules ne peuvent pas être des simples clarifications ! Les choses ne se passent pas comme cela : « Tu peux m’apporter des frites ? C’est un ordre ― Oh merci de préciser ! ». Quand tu dis « c’est la loi », tu ne donnes pas une information à ton interlocutrice, et tu te paieras de mots si tu affirmes que ces formules ne sont que des clarifications. Il est clair qu’en ajoutant « c’est un ordre », on cherche à faire faire quelque chose. En ce sens ces formules sont performatives. ― D’accord, mais qu’est-ce que tu veux dire par « faire faire quelque chose » ? Tu ne veux certainement pas dire qu’il faut que tu prennes sa main dans la tienne et que tu la guides comme une marionnette. Attention avant de répondre ! Ne tombe pas dans le piège qu’on a évité de justesse dans l’exercice 3 : les ordres tout nus ne sont pas toujours impérieux de la même façon, mais diversement. Cherche donc dans tes petites formules. Par exemple, décris naïvement « c’est un ordre », « C’est la loi » (et sa variante « c’est comme ça »), « tu dois le faire ».
9 - « C’est un ordre » me semble être comme une tape sur l’épaule, une poussée légère dans le dos, comme si l’on mimait le fait de guider l’action de son interlocutrice. « C’est la loi », ou « c’est comme ça », se disent souvent sur un ton peiné, qui suggère que l’on n’a pas le choix, et que l’on est une pièce d’une machine qui tournera, qu’on le veuille ou non, comme s’il n’était pas possible d’agir autrement que ce qui a été ordonné. « Tu dois le faire » : ni tape dans le dos, ni inéluctabilité : ici, il semble qu’on le dit à quelqu’un qui rechigne à faire ce qu’on lui a ordonné. Dans ce cas, on considère au moins autant de ne pas faire ce qui a été ordonné que de le faire. C’est comme si on aidait son interlocutrice à résister à son penchant à désobéir – c’est comme si on l’encourageait. Remarque ici qu’il y a une ressemblance avec le fait de devoir quelque chose à quelqu’un – on doit se séparer de quelque chose à quoi on est réputée tenir ; mais laisse la grammaire du devoir, et ses sens intransitif, auxiliaire et pronominal, de côté.
Ces descriptions devraient permettre de comprendre pourquoi on ne peut pas associer ces formules à tout types de phrases : tu ne peux pas ajouter un encouragement à une phrase qui n’implique d’aucune façon le fait d’être courageuse ; ni déplorer l’inéluctabilité de quelque chose qui ne peut être ni déplorable, ni inéluctable ; ni guider quelqu’un quand ce que tu lui as dit n’est pas une injonction.
10 - Quand tu dis « C’est un ordre », quand pousses à l’action, ou quand tu fais mine de guider l’action de ton interlocutrice, est-ce que tu essaies de la faire à sa place, ou bien est-ce que tu n’as fait que prononcer un ordre ? Imagine que tu dises à quelqu’un : « Compte jusqu’à cent ; comme ça ‘un, deux, trois etc.’ ». J’incline à penser que « un, deux, trois », qui mime l’action de compter jusqu’à cent, est une sorte de schéma de l’action à faire. Les propriétés des schémas ont souvent été étudiées en philosophie, et le plus souvent on en dit qu’ils sont des méthodes intermédiaires permettant de reconnaître les concepts dans les choses ou d’assigner des choses à un concept, ou, pour le dire à ma façon, des modes d’emploi des concepts. En termes logiques, les schémas ne sont pas des images, (l’image d’un cercle, qui permet d’associer au concept du cercle une assiette), mais des fonctions, c’est-à-dire des opérations en elles-mêmes incomplètes qui transforment une donnée en une autre. Dans mon exemple, la donnée entrante serait « compte jusqu’à cent », la fonction « un, deux, trois, etc. », la donnée sortante, l’action bien exécutée. ― Mais cette description est une déformation grossière de ce qui a lieu quand on mime qu’on guide l’action ! D’abord, l’ordre, le mime et l’action sont dispersés entre deux individus, et donc les incompréhensions, les refus d’obéir, etc. entraîne que même lorsqu’on mime ainsi l’action, elle peut ne pas se réaliser. Et puis, tu oublies que pousser quelqu’un à faire quelque chose n’est pas la même chose que l’aider à comprendre ce qu’il doit faire.
Voilà une description plus appropriée : Imagine une scène de film, dans laquelle deux personnages, un flic et la personne qu’il a arrêtée, sont dans la salle d’interrogatoire. Il lui dit de s’en aller, lui prend le poignet, la tire jusqu’à la porte ; et d’un ample geste du bras, la lance à travers l’encadrement ; et l’autre s’en va. Imagine aussi, si tu veux, le mouvement de la caméra, qui suit le mouvement d’abord en mettant le flic au premier plan, puis en tournant derrière eux pendant que le geste a lieu, met l’autre au premier plan. Tu vois bien là que quand on pousse quelqu’un à faire quelque chose, on le fait non pas en comptant sur son intelligence et sa compréhension des ordres, mais contre elle, en comptant sur son opposition et sur ses résistances. C’est aussi le cas pour « un, deux, trois, etc. » : il faut supposer que la personne est assez bête pour ne pas comprendre « compte jusqu’à cent ». (Attention, ça ne veut pas dire que les formules comme « c’est un ordre » exercent toujours une forme de violence). Mais tu vois mieux maintenant en quoi consiste la contrainte qu’on exerce avec certains ordres.
11 - Quand tu dis « c’est la loi », comme s’il était impossible de ne pas y obéir, tu fais une analogie avec une pièce d’une machine, destinée par le plan de l’ingénieure à bouger d’une certaine façon et d’aucune autre. Cette analogie est fausse : on peut souvent désobéir, et mieux encore, il arrive que les pièces de machines défaillent et ne se comportent pas comme dans le plan. ― Vas-y fais la maligne ! Corrige les usages, dis aux gens qu’ils ont tort de se décrire comme un rouage dans une machine ! Tu aurais pu dire, plutôt : s’imaginer l’ordre comme une loi tellement inflexible qu’on ne peut même pas la transgresser est la simple marque de la soumission. ― Supposons en effet qu’en se soumettant on confonde l’ordre avec une telle loi. Comment a lieu cette confusion ? La soumission est-elle une maladie de la tête pour empêcher de voir ce que toi, l’insoumise, tu vois clairement ?
Peut-être qu’il n’y a pas du tout de confusion : que les soumis se comportent effectivement comme les pièces d’une machine, sans résistance passive, sans désobéissance partielle, et que la description est appropriée en ce qui les concerne : ils ne feraient que la projeter sur quelqu’un d’autre. ― C’est peut-être vrai dans certains cas, mais que fais-tu de la soumission du cœur ? Ce n’est pas un simple comportement. Imagine un enfant plein de bonne volonté et d’amour filial, que tout dispose à obéir ; mais qui est très distrait. Dirais-tu que c’est un insoumis parce qu’il a oublié d’aller se coucher après s’être lavé les dents sur l’ordre : « Va te laver les dents et te coucher » ? Des cas semblables existent même parmi les adultes ! Dans ce genre de cas, on voit que la soumission n’est pas une simple affaire de comportement, qu’on peut authentiquement se sentir vouée à obéir comme l’essieu est voué par son concepteur à entraîner la roue de sa rotation. Alors dans cette sorte de soumission, on a affaire à une maladie de la tête qui entraîne une confusion délirante, soit à une restriction de l’idée qu’on se fait de ce qu’on pourrait faire à ce que déterminent les ordres qu’on nous donne. Mais la soumission est un sujet trop vaste pour que j’en parle assez ici.
John Austin en fait la liste : Une convention existe qui permet de reconnaître la formule comme un ordre, les circonstances sont appropriées à cette convention, cette convention est exécutée correctement et complètement, et les gens qui y participent ont les pensées qui conviennent à cette formule, et se comportent en accord avec elle. John L. AUSTIN, How to do things with words, II, Oxford UP, 1962, p.15-16 ↩︎
Ce sont des exercices, il faut répondre à mes questions. Aux trois questions de la fin du paragraphe, je peux répondre : non, dans certains cas, et dans certains cas aussi. ↩︎