Exercice 3. le caractère impérieux des ordres

Posted on Nov 9, 2023

Dans l’exercice précédent, j’ai parlé de l’étonnant caractère obligatoire des ordres, c’est-à-dire de leur caractère impérieux. Dans celui-ci, je me demande s’il existe, et où le trouver.

Attention avant de commencer ! C’est un chemin dangereux : je pourrais être tentée de céder aux joies de l’excentricité en cherchant le caractère impérieux ‘pur’, pour ainsi dire, des ordres, et avoir envie de refuser systématiquement que la contrainte, la hiérarchie, l’habitude, sont autant de circonstances extrinsèques qui font que l’on obéit aux ordres. Sois donc avertie que tu ne dois pas négliger le poids que les circonstances exercent sur la signification d’un ordre

1 ― Es-tu bien sûre que les ordres ont bien un caractère impérieux propre ? A ordonne à B en criant : « Va là-bas ! » ; elle accompagne son ordre d’un geste impérieux, et lorsque B se montre hésitante, elle s’en approche en roulant des muscles. Le caractère impérieux, la contrainte à laquelle B s’est pliée, résidait-elle dans l’ordre, c’est-à-dire dans les mots « Va là-bas ! » ? Imagine maintenant une situation où A et B sont égales en force et en intelligence ; elles connaissent les même techniques de manipulation, les mêmes moyens d’y résister, etc. Imagine que A dise à B « Va là-bas ! » sans en aucune façon exercer de contrainte ou de menace, ni tenter de persuader B d’aller là-bas. Dirais-tu que A ordonne quelque chose à B ? Ses mots ont-ils un caractère impérieux, malgré l’égalité entre elles ?

2 ― Les mots seuls ne me semblent pas suffire : au mieux, ce sont l’intonation, l’articulation, l’intensité de la voix qui peuvent avoir un caractère impérieux (Le ton de la voix peut être menaçant, ou simplement si désagréable qu’on peut vouloir obéir seulement pour que l’autre se taise). ― Tu pourrais alors être tentée de dire que les ordres, « sans le glaive, ne sont que des paroles »1. Cela revient à dire que ordonner est une action complexe, où l’on prononce des mots, où l’on lève la main, où l’on s’assure que l’autre est suffisamment intimidé pour obéir, etc.

Dans la situation où A et B sont à égalité, les circonstances sont-elles réunies pour que A puisse ordonner quelque chose à B ? Il arrive qu’entre amis, où nous sommes en effet plus ou moins à égalité, on se dise « Roh laisse-moi la place ! » ; il arrive même qu’on se dispute, pour avoir lancé un « tais-toi » qui n’était pas une blague. Si ce ne sont pas des ordres, parce que nous ne nous menaçons pas, nous ne cherchons pas à nous contraindre, ou à nous persuader les uns les autres, comment se fait-il que nous y réagissons comme si c’en était ?

― Je pourrais répondre que nous avons pris l’habitude, dès l’enfance, d’associer des phrases injonctives à des menaces ou à des contraintes – c’est ainsi que nous avons été dressés – si bien que nous réagissons à des phrases injonctives sans menaces comme s’il y en avait une. ― Imagine (ce n’est pas difficile) un village où les relations sont généralement pacifiques, où la hiérarchie n’a que peu d’importance, et où tous les enfants seraient éduqués avec une grande douceur. Dans ta perspective, est-ce que, devenus adultes, ils seraient tous insolents, obéissant ou désobéissant aux injonctions des autres selon leur bon plaisir ? Ou bien seraient-ils incapables de comprendre des phrases injonctives ? S’ils étaient incapables de comprendre des phrases injonctives, comment pourraient-ils à leur tour éduquer leurs enfants, sans pouvoir leur dire « fais ceci plutôt que cela, ne va pas là bas, fais attention etc. » ? Et s’ils étaient capables de les comprendre, pourquoi écouteraient-ils leurs enfants qui leur demanderaient telle ou telle chose, plutôt que de les laisser se débrouiller seuls ? Les liens entre nous, violents ou pas, contraignants ou pas, sont pleins d’injonctions et nous ne pouvons pas ramener toute injonction aux seules relations de menace, de contrainte ou d’agression.

Comprends bien ce que je dis : nous sommes certainement dressés à réagir de telle et telle façon aux phrases injonctives. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas en elles-mêmes quelque chose d’impérieux.

3 ― Le plus souvent, entre amis, on ne se donne pas d’ordres. Quand on ordonne quelque chose, on en a le pouvoir, ou alors on prétend l’avoir ; on ne peut pas ordonner quoi que ce soit dans une situation d’égalité, à moins d’y mettre un terme. Pourquoi veux-tu que des phrases comme « Va là-bas » soient des ordres ? Ce sont de simples demandes !

― Tu penses que je devrais tenter de distinguer les ordres et les demandes ? Tu me dis que dans un ordre il y a forcément pouvoir et sujétion. Est-ce que c’est parce que tu refuses de parler des ordres qu’on se donne entre amis ? Que fais-tu des cas de tension ? Si je refuse de prêter de l’argent à mon ami qui m’en demande, je peux savoir que je risque un conflit, parce que nous avons des liens de loyauté que cette demande a rappelé. Désobéir m’est permis, mais je suis bien enjointe de prêter de l’argent.

Tu aurais pu dire aussi qu’un ordre se fait toujours au bénéfice, même nul, de la personne qui ordonne. Tu aurais pu dire aussi que lorsqu’on demande quelque chose, on envisage qu’on ne l’ait pas, alors que lorsqu’on ordonne, on ne l’envisage pas, ou pas de la même façon. Mais tu vois que ces définitions préalables te forcent par principe à ne pas envisager un certain nombre de cas ; l’ordre que l’inférieur hiérarchique donne à son supérieur (« allez me chercher tels et tels documents »), l’ordre qu’on donne à son propre détriment en faveur de son interlocutrice (« Sauve-toi, laisse moi ! »), ou encore le fait que l’on peut s’attendre à ce que son ordre ne soit pas exécuté.

Tu aurais pu dire, encore, que les demandes ne sont qu’une sorte d’ordres, puisque l’on demande que l’on nous réponde – on fait faire quelque chose à quelqu’un. Un professeur qui demande une réponse à un élève lui ordonne de répondre. Mais pense au fait de mendier ! Est-ce que tu dirais qu’une mendiante ordonne qu’on lui donne de l’argent ? Pourtant elle en demande.

Même si l’une ou l’autre de ces distinctions était vraie, elle ne permettrait pas de nier que de simples injonctions, dans des situations égalitaires, peuvent avoir un caractère impérieux. Tu me demandes de distinguer entre des mots (ordre et demande), je te demande de distinguer entre une multitude de cas apparentés, qui se ressemblent et qui diffèrent entre eux.

4 ― D’accord, mais à quoi rime de faire comme si la différence entre ordres et demandes ne permettait pas de décrire ceux-ci par contraste ? Tu vois bien que les demandes ont un caractère anodin que les ordres n’ont pas ; tu vois que parfois, quand on se fâche, on se crie : « Tais toi ! » – « Tu oses me donner des ordres ?! » ; ce que l’on ne dit jamais à la suite d’une simple demande, quand on est de bonne foi. ― Mais alors, est-ce que le caractère propre des ordres serait un certain ton ou certains gestes ? On pourrait dire « Passe-moi le sel » d’un ton ferme et catégorique, le même qu’on emploierait si on disait « Je t’ordonne de me le passer » ; et on pourrait le dire sur un ton plus doux, qui voudrait dire « je te demande gentiment de me le passer ». Mais alors, ‘ordre’, ‘demande’ seraient des prédicats de la phrase qu’on vient de dire, c’est-à-dire des prédicats du second ordre.

Que ‘ordre’ soit un prédicat du second ordre veut dire qu’à chaque phrase du genre « passe-moi le sel », il faudrait ajouter un petit signe qui indique que c’est un ordre, et plus précisément, qui commande d’obéir. En un sens, nous ne donnerions jamais qu’un seul ordre : « Obéis » (ou « c’est un ordre ! »), qu’on assortirait à divers contenus. ― Mais c’est contradictoire ! Mais c’est une régression à l’infini ! « Obéis » est aussi un ordre ; et il faudrait un autre commandement d’obéissance ! ― Tu fais la philosophe : après une régression à l’infini comme celle-ci, tu me places dans ce piège : soit les ordres ne sont pas impérieux (mais alors pourquoi agit-on comme s’ils l’étaient ?), soit le caractère impérieux provient, de manière catégorique, des circonstances qui entourent celle qui donne l’ordre (mais alors pourquoi est-ce qu’un ordre donné sans des moyens extérieurs, la force, la supériorité hiérarchique, l’éloquence, la justice etc. peut sembler tout de même impérieux?). Ce piège, comme les définitions, t’empêche de considérer tous les cas : le cas de l’ordre auquel il est impossible d’obéir (voir l’exercice 1), le cas de l’ordre donné entre égaux, etc. qui ont vraisemblablement un caractère impérieux propre, qui ne dépend pas de caractéristiques extérieures qui permettraient de se faire obéir. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que certains ordres ne dépendent pas de moyens extérieurs.

5 ― Mais à quoi bon chercher la situation dans laquelle un ordre aurait en propre un caractère impérieux ? Il me semble que ta quête est vaine ; un ordre qui serait impérieux par lui-même serait tel qu’en toutes circonstances, il contraindrait la personne qui l’entend. Il suffirait de l’apercevoir écrit sur une feuille, de l’entendre de loin, qu’on me le dise en plein visage, que je croie l’entendre, etc. Mais imagine ! Une partition de musique qui appellerait tout les musiciens qui l’apercevraient à la jouer !

6 ― Je vais essayer de comparer deux cas :

(i) J’ai devant moi une partition de musique qui me dit de jouer telle phrase fort, telle autre doucement ; qui m’indique des accents, des ornements, etc.

(Dans le même genre : l’agent administratif qui obéit à un règlement dont les auteurs sont à la retraite et l’origine bien lointaine, obéit-il à un ordre?)

(ii) Ma cheffe d’orchestre me dit « joue fort cette phrase, joue doucement celle-ci, accentue ici, ornemente là. »

Le contenu est parfaitement identique, mais puis-je dire que la partition de musique m’ordonne quoi que ce soit ? Par contre, il est clair que le chef d’orchestre me donne des ordres.

7 - À cause du cas de l’agent administratif, j’incline à penser que la différence entre les deux vient du support. Quand on écrit un ordre, il se fossilise, pour ainsi dire, sur le papier. Là, il devient figé, il peut être lu par n’importe qui, et il peut être discuté, même si à l’origine il était destiné à quelqu’un2. ― Mais es-tu bien sûre que lorsque l’on écrit une partition de musique, ou un règlement, on écrit un ordre ? Certes les compositeurs font des dédicaces, et ils ont parfois tel ou telle musicienne en tête. Et de même les administrateurs peuvent parfois avoir l’idée perverse que par telle ou telle règle il peuvent contraindre des individus particuliers. Mais la plupart du temps, une partition ou un règlement ne sont faits pour personne en particulier. Dans ces conditions, comment pourrais-tu dire qu’il s’agisse d’un ordre qui a été donné, s’il n’a été donné à personne ?

8 ― Considère le cas suivant : quelqu’un fait un discours, qui est plein d’ordres à la cantonade (« Soulevez-vous ! Faites mieux ! Etc. »). Elle ne s’adresse à personne en particulier. Elle est dans une situation à peu près semblable à celle d’un acteur de théâtre que sa réplique aurait abandonné, et qui demande au vide d’aller lui chercher à manger. S’agit-il d’ordres qu’elle donne ? ― Certainement, les deux pensent à quelqu’un, la personne idéale qui obéirait, la réplique absente ou son personnage par exemple. ― Cela peut ne pas être le cas : le personnage que l’acteur joue pense-t-il seulement ? Une meilleure manière de le décrire serait de dire : ces ordres seraient adressés à quelqu’un s’il y avait quelqu’un à qui les adresser. C’est peut être ce qui explique que l’on se sente concerné par les ordres à la cantonade que lancent les hommes politiques dans leurs discours.

9 ― Mais c’est aussi le cas des partitions de musique et des règlements ! Ils sont adressés implicitement à la personne ‘X’ qui les lit. ― Non : les destinataires des partitions de musique ou des règlements ne sont pas indéterminés. La destinataire d’une partition de piano n’est pas la trompettiste qui s’est retrouvée à la lire par hasard ; et de même, que m’importe que je lise le règlement d’une entreprise qui a depuis longtemps fait faillite ? Partitions et règlements ne valent que pour des groupes de gens, pas pour des individus ; mais ces groupes sont bien déterminés. En revanche, les ordres à la cantonade ou ceux de l’acteur seraient adressés à un individu, mais cet individu n’est pas nécessairement déterminé.

10 Est-il possible de donner un ordre à personne ? Imagine Robinson, seul sur son île, ordonnant qu’on le porte jusqu’à cette pierre, là bas, mais ne s’adressant ni à Vendredi, ni à lui-même, ni même aux nuages, aux arbres ou à la pierre. Maintenant, imagine que Robinson s’adresse à Vendredi, qui ne l’entend pas. Il a bien donné un ordre à quelqu’un, même si dans les deux cas, personne n’a entendu l’ordre. On pourrait le dire ainsi : le sujet et le destinataire de l’ordre sont grammaticalement contenus dans cet ordre. Un ordre de A à B ne peut que concerner A ET B. C’est pourquoi l’on incline à penser qu’un ordre ne peut être impérieux que s’il est entendu ; et c’est aussi pourquoi on a tort de le penser. Est-ce la raison pour laquelle nous avons tendance à crier nos ordres, à signaler qu’on les a donné, et à admirer les gens qui se font obéir sans jamais lever la voix ?

11 Maintenant je comprends que si d’un côté le caractère impérieux des ordres peut venir des seules paroles, d’un autre, un ordre n’est jamais impérieux à l’état pur, pour ainsi dire. Il ne l’est que dans une situation donnée, entre deux personnes bien déterminées. ― Mais alors, si dans une situation où A et B sont à égalité en force, en position de pouvoir ou dans la hiérarchie, et où elles ne cherchent pas à se contraindre l’une l’autre, il y a encore de multiples façons d’être impérieux. Compare les cas suivants :

Mange, c’est bon !

Passe moi le sel.

Laisse moi un peu de place.

Tais toi.

― Mais j’ai le sentiment que ces ordres sont tous impérieux de la même façon, seulement ils le sont à différent degrés. Or, si c’est le cas, ta recherche sur les circonstances n’est pas du tout terminée, puisque tu dois encore décrire comment ils sont impérieux. ― Compare ce qu’il arrive lorsqu’on désobéit à ces ordres : elles présentent bien des différences. Et je crois que ces différences entraînent que ces ordres sont impérieux différemment.


  1. Thomas HOBBES, Leviathan, II, 17, trad. Tricaud, Dalloz, Paris, p. 173 ↩︎

  2. C’est une idée classique, que je connais de Henry S. MAINE, Ancient Law, Oxford UP 1959 [1861], chap. I : l’écriture des ordres des rois sacrés sur des tables de lois les a dépersonnalisé, et a entraîné en retour un passage de la loi divine, c’est-à-dire d’ordres catégoriques, indiscutables, au droit public, contestable, et qui peut progresser rationnellement. ↩︎