Exercice 1. présentation
Cet article est un échauffement: je m’habitue à faire des listes d’ordres, de situation où l’on ordonne et de manières d’ordonner, pour pouvoir en faire une bonne description.
Comme cet exercice est le premier d’une longue série (comme je l’espère), je veux d’abord préciser mes intentions, pour que le public n’ait pas d’attentes que je ne pourrais pas honorer.Je ne ferai pas de commentaire de l’actualité, je n’exposerai pas de doctrine de philosophie politique - et certainement pas la mienne - et je ne ferai pas de commentaire de doctrine, comme c’est souvent l’usage dans cette discipline. Le plus souvent, j’essaierai de faire naître des problèmes à partir de termes et de situations familières. J’essaierai aussi de les résoudre en imaginant des usages de ces termes ou des situations auxquelles je n’aurais pas pensé au moment où le problème est apparu. Mon but n’est que de m’exercer à la résolution de problèmes qui seraient autrement plus urgents, ou mieux liés à l’actualité politique ou philosophique, un peu de la même manière qu’on fait des exercices de boxe, qu’on travaille son uppercut, son direct, du gauche, du droit, etc. pour s’entraîner au combat ; de la même manière qu’on fait des gammes au piano, à l’endroit, à l’envers, en arpèges, etc. pour s’entraîner à déchiffrer n’importe quelle musique. Et de même que ces exercices, de boxe ou de piano, mes exercices auront, sans doute, le caractère répétitif et ennuyeux qui fait qu’on les réserve en général à la solitude de la salle de sport ou de la chambre. J’essaierai d’atténuer cet ennui par des blagues ou des petites histoires. Si un éventuel public devait trouver ces exercices utiles; s’il voulait s’en scandaliser, ou me répondre en commentaires, tant mieux. Il peut aussi m’ignorer : ils me sont de toute façon utiles, et je suis bien contente que les serveurs de Mediapart les hébergent et les conservent. L’exercice suivant n’est qu’un échauffement: je m’entraîne à imaginer des exemples farfelus, et qui peuvent être source ou solutions de problèmes ultérieurs.
Exercice 1. A donne un ordre à B. Fais une liste de situations qui ressemblent à un ordre. A peut ordonner à B de faire quelque chose. Par exemple, A peut ordonner à B de lui rapporter une chose (et alors, A gagne cette chose). Elle peut aussi lui ordonner de danser (et alors, A n’y gagne rien, ou éventuellement, le plaisir de voir B danser). Et son ordre peut être précis (‘danse exactement de cette façon’), ou vague (‘bouge pas !’, et B peut en fait regarder son téléphone, faire les cent pas, etc., du moment du moins que ses actions impliquent qu’elle reste dans un certain endroit qui n’est pas nettement défini) Mais on n’ordonne pas seulement des choses qu’on réalise avec son corps. A peut ordonner à B de penser à quelque chose, de lire quelque chose, mais seulement ‘dans sa tête’ ; elle peut lui ordonner de se calmer si B est en colère, ou en pleurs ; elle peut lui ordonner, au contraire de se mettre en colère, si B est apathique dans une situation où, selon A, elle ne devrait pas l’être, etc. Remarque également que de tels ordres peuvent être ponctuels, ou à terme : A peut ordonner à B de danser tous les jours jusqu’à un certain jour, ou sans limite de temps ; elle peut également lui ordonner de corriger continûment sa posture, pendant un certain nombre de jours ; elle peut, au contraire, lui demander de danser seulement une partie d’une chorégraphie, un mouvement, une fraction de mouvement. Fais bien attention au fait que la distinction entre un ordre ponctuel et un ordre à terme n’est pas nette, simplement du fait qu’on peut toujours ordonner un fragment d’une action, ou de répéter encore et encore cette action. Que la distinction entre les deux ne soit pas nette ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
Un ordre intéressant, parce qu’il peut concerner une action qu’on fait avec son corps, ou des « actions mentales », ou une simple absence d’action : « Ne fais rien ». Le sens de cet ordre dépend des circonstances, et de son usage. Par exemple : (a) Un loup nous pourchasse, et mon amie me dit « ne fais rien » : je comprends qu’il faut que je ne fasse rien pour attirer son attention, et alors, je reste immobile, je retiens ma respiration, j’essaie de calmer ma peur, et tout cela me demande beaucoup d’attention et d’effort. (b) Nous sommes en classe et le prof nous dit « pause ! » (est-ce seulement une variante de cet ordre?), et nous cessons tout travail, mais ce sera pour regarder à la fenêtre, embêter les camarades, etc. (c) Un tortionnaire dit à son « patient », ‘ne fais rien !’, et il veut dire, ne fais littéralement rien ; et si le patient a été torturé assez longtemps, peut-être qu’il se retiendra même de penser, de peur que son tortionnaire n’entende et le punisse – peut être même que le patient voudra mourir pour réaliser pleinement cet ordre, et ne pas encourir de punition.
Mais ici, tu pourrais me dire qu’on ne peut pas ordonner de ne littéralement rien faire, parce qu’on ne peut pas ordonner quelque chose d’impossible. - Mais en es-tu bien sûre ? A peut-elle ordonner à B, qui est manchot, de jongler avec des quilles ? Ce n’est pas parce que B est manchot que ce serait moins un ordre. Imagine les scènes d’humiliation auxquelles un tel ordre peut donner lieu : l’insulte (« tu peux pas ?? mdrrr »), le harcèlement (« Allez vas-y ! Jongle ! », un peu comme dans les western quand le bandit tire sous les pieds du petit nouveau en lui hurlant « Danse, pied tendre ! »), la torture (A jette les quilles sur B, la force à se contorsionner, ou à jongler pathétiquement avec ses pieds) etc. Ce cas peut te faire comprendre qu’un ordre ne dépend pas du fait qu’il soit réalisé pour être un ordre. Et tu pourrais même te sentir inclinée à dire que ce n’est qu’en vertu de caractéristiques pour ainsi dire ‘internes’, qu’un ordre en est un.
C’est peut être vrai dans certains cas. Cependant, tu sais que tu dois constater ces inclinations, mais tu ne dois pas t’y laisser prendre. Considère ainsi le cas où A, n’a rien ordonné à B, mais où, elle lui reproche de ne pas lui avoir apporté ce dont elle avait envie, son café par exemple. Aucun ordre n’est explicitement formulé – et tu ne peux pas dire non plus qu’il s’agit d’une situation où l’ordre est implicite, car pour qu’il le soit, il aurait fallu que B soit au courant de ce qu’il avait à faire. Là, qu’il y ait un ordre tient exclusivement aux circonstances, au fait que A estime que B aurait dû agir comme elle le souhaitait,. Ne me dis pas que le reproche de A est un ordre déguisé : un reproche de la sorte n’aurait aucun sens sans sans référence à un ordre antérieur et distinct, et je ne peux donc pas le décrire correctement en disant qu’il est un ordre implicite d’apporter le café. Dans ce cas là, tout se passe comme si, mais seulement comme si, un ordre avait effectivement été donné. Peut-être, cependant, que dans ce cas, je confonds l’ordre et le souhait – un peu comme A, ce qui pourrait être la raison de son agacement, et des conflits qu’une telle situation engendrement probablement entre elle et B.
La suite de cet exercice pourrait consister à faire une liste de circonstances dans lesquelles on peut dire qu’un ordre est donné, et une liste de cas proches, mais distincts (comme j’ai commencé à l’esquisser avec le souhait).