Caractéristiques politiques des réseaux de distribution d'électricité
Les auteurs de philosophie politique du XXème siècle ne se sont pas, à ma connaissance, intéressés au développement de réseaux d’électricité et des interconnexions internationales. J’essaie de m’y intéresser moi, ici.
C’est assez curieux, dans la mesure où il s’agit d’un fait notable et important pour la politique : aussi notable et important que la construction et l’entretien des routes sous l’empire romain ; la construction du Grand Canal sous les Song et les Yuan ; ou la mise en place d’une poste par les Abbassides au IXe siècle, ou dans le Saint-Empire par la famille Thurn und Taxis au XIIe siècle.
1. Les particularités du réseau de distribution d’électricité
La différence entre ce fait, et la mise en place des routes ou des postes, c’est que ce n’est pas lié à au contrôle d’un territoire par un groupe de personne – la dynastie régnante, ou l’État ou son administration qui a besoin de faire transiter des troupes, les impôts ou des instructions. En d’autres termes, ils sont construits d’abord en vue d’assurer la sécurité d’un groupe de personnes qui exerce un certain pouvoir. Les réseaux électriques, eux, alimentent des machines productives et des objets utiles à la vie quotidienne. Ceux qu’ils servent sont ceux qui s’en servent – et pas ceux qui ont ordonné leur construction. Les machines électriques de production, les fraiseuses, les tourneuses, les laminoirs ; les fours, les chauffages et la réfrigération ; les trains, les transports publics, les bus et les voitures qui rechargent leurs batterie ; enfin tous les appareils électriques domestique, l’éclairage, les machines à laver, la petite informatique ; tout ceci est la raison d’être d’un réseau électrique, et que ces choses disparaissent et il n’a plus d’utilité pour personne. En d’autres termes, un réseau électrique fournit un service.
Ils ne sont pas les seuls, et ça n’a rien de nouveau : un réseau d’irrigation fournit aussi un service à la population et au travail agricole, qui n’est pas construite au service d’un groupe concentrant richesse et pouvoir, ni par lui. Dans le Tafilalet, au Maroc, les réseaux d’irrigation sont construits par les différents propriétaires des exploitations agricoles des oasis, et chacun a droit d’utiliser l’eau proportionnellement à ce qu’il y a investi. Le réseau n’est même pas administré de loin, par un qaïd du sultan, ou un fonctionnaire de l’État, mais par un membre de la communauté des propriétaires. Ce n’est certes pas un mode de construction ou d’administration du réseau égalitaire : je le dis seulement pour souligner que ce n’est pas un puissant et lointain pouvoir central qui l’a construit pour assurer sa propre stabilité, mais au contraire que ce genre de réseau est conçu pour distribuer une ressource au profit de ses usagers.
En revanche, les réseaux électriques ont plusieurs caractéristiques singulières.
La sécurité d’un réseau électrique est deux fois différente d’un réseau d’irrigation. D’abord en ce qui concerne sa nature : nous transportons de l’électricité à haute puissance, même pour la distribution. La puissance de distribution peut être létale si elle passe à travers un corps humain. D’autre part, en ce qui concerne la portée de la sécurité. Un défaut ou un événement sur une partie du réseau peut se répercuter sur l’ensemble – par exemple si la consommation est supérieure à la production (que le réseau est surchargé). Les postes de transformation et de distribution sont conçus de telle sorte qu’un événement ne se répercute pas sur l’ensemble du réseau , et peuvent couper certains secteurs de distribution du réseau au moyen d’un jeu d’interrupteurs et de disjoncteurs. Les risques sont donc partagés, et le but des administrateurs du réseau est de les circonscrire, et donc de faire en sorte que les événements affectant le réseau soient limités au plus petit nombre. Autrement dit, le réseau électrique n’est pas solidaire – les risques sont fractionnés par les dispositifs de déconnexion qui suivent l’arborescence des postes de transformation et de distribution.
l’électricité est produite, mais sa production est distribuée partout sur le réseau (alors qu’un puit, tant qu’on n’a pas accès à des pompes très puissantes, peut appartenir à un foyer). La production est donc toujours, non pas mutualisée car dans l’état actuel des choses la production électrique est l’affaire de quelques entreprises très puissantes, mais elle appartient à tout le réseau. L’électricité est donc au moins à ce titre un bien commun, même si elle ne l’est pas au sens économique de Buchanan (c’est un bien rival dans une certaine mesure, la quantité d’électricité produite étant finie et répondant à la demande, et excluable dans une certaine mesure, la fourniture d’électricité étant conditionnée au fait de contracter un abonnement auprès d’un fournisseur).
En un mot : le réseau électrique au sens large, c’est-à-dire la production, le transport et la distribution de l’électricité, a ceci de particulier qu’il est un bien commun technologique. Et je dis « un bien », comme si le réseau était une seule chose, parce qu’il l’est : c’est un système technologique, une seule grande machine sophistiquée organisée de manière plus ou moins centralisée.
Pour autant je ne dois pas exagérer et m’amuser à dire que le réseau électrique est indépendant de toute planification centralisée au bénéfice d’un pouvoir central éloigné des usagers du réseau. Le réseau électrique n’a pas du tout fait l’objet d’une construction communautaire et décentralisée, comme le sont les ouvrages d’irrigation dans les oasis du Maroc. C’est un petit nombre d’acteurs qui construit, organise et réglemente le réseau électrique, et ces activités visent certes le service du public – le réseau n’a pas d’autre raison d’exister – mais aussi l’intérêt de ces petits acteurs. En d’autres termes, le réseau électrique n’est à l’heure actuelle pas décentralisé, ni au niveau de la production d’électricité, ni en ce qui concerne la maîtrise technologique de ses équipements, ni enfin en ce qui concerne son organisation politique. Cela signifie que les acteurs qui sont en charge de ces choses sont libres de les utiliser afin de garantir leurs propres intérêts. De ce fait, le réseau électrique n’est pas sans parenté avec les grandes installations impériales que sont les routes, les canaux en Chine et les postes.
Une autre chose importante au sujet du réseau électrique est la suivante : le réseau, en lui-même, est une machine. Le travail humain qui l’entoure est un travail de construction, de maintenance, de pilotage, de supervision. Sans doute qu’on ne l’aurait pas dit ainsi il y a cent ans, et qu’on ne le dirait pas dans les régions où l’électrification n’est pas omniprésente : mais pour moi, qui vis en France en 2025, et pour beaucoup de gens dans le monde, le réseau électrique est un patrimoine, pas forcément ancien d’ailleurs, au même titre que pourrait l’être le viaduc de Millau. D’autre part, il n’est pas possible de donner la propriété des terrains par lesquels passent les câbles du réseau sans infinies complications juridiques. En France, les installations du réseau de distribution appartiennent aux autorités organisatrices du réseau électrique (L322-4 du Code de l’énergie), autrement dit aux autorités politiques qui ont le pouvoir de décider comment le réseau s’étend sur un certain territoire. Ce sont généralement les communes, ou des syndicats de communes, qui ont ce pouvoir. Dans d’autres pays, il ya d’autres arrangements (chercher des exemples). Cela m’encourage à en tirer deux conclusions. D’une part, le réseau électrique est un capital : il peut donc être approprié. D’autre part il demande du travail pour son entretien, sa modification et son extension : ce n’est donc pas à strictement parler du capital fixe (comme l’est par exemple un stock de minerai ou de pétrole qu’on possède), mais c’est une ressource, au sens où elle demande de l’entretien pour être utilisée et reproduite, un petit peu comme la fertilité de la terre ; la différence avec les autres ressources c’est qu’elle est entièrement le produit de l’industrie et du travail, elle n’est pas simplement donnée. On peut néanmoins imaginer que si les réseaux électriques perdurent dans les génération futures, ils seront de moins en moins perçus comme l’effet d’un travail créateur et productif, mais plutôt comme soumis à un travail reproductif, exactement comme l’entretien de la terre ou de bâtiments patrimoniaux anciens.
D’ailleurs, la diversité des arrangements possibles fait qu’on incline à dire que le réseau électrique est neutre, et qu’il peut être approprié de différentes manières : que c’est l’objet de choix politiques, mais pas que c’est une contrainte sur ces choix. On aurait pourtant tort. Dans la géographie même du réseau électrique on trouve une façon d’organiser la vie des gens. Par exemple : il y a quatre sortes de clients de la distribution d’électricité, selon la puissance consommée à l’année et les besoins. Si le client consomme une très grande puissance – il s’agit généralement de l’industrie lourde et des moyens de transport comme les trains ou les métros, alors il est alimenté en haute tension, à plus de 50000V en courant alternatif (HTB) ; une autre classe de clients reçoit une alimentation entre 1000 et 50000V (HTA), une autre entre 230 et 1000V (MT), et une autre, généralement les particuliers, moins de 200V (BT). Or ces alimentations changent l’organisation du territoire : on ne fait pas passer des lignes de transport d’électricité en HTB au cœur des villes n’importe comment. En outre, le fait de relier des clients en HTB ou HTA peut impliquer de construire des transformateurs spécifiques pour ces clients : l’infrastructure électrique va donc encourager le regroupement des clients industriels dans des zones déterminées – par exemple les zones industrielles et commerciales en bordure des villes moyennes. Donc il faut un réseau de transport, pour amener les travailleurs là bas ; et s’il n’y a pas de transport public, comme dans les villes trop petites ou trop pauvres pour s’en payer, alors ils s’y rendront en voiture. La ségrégation entre la vie professionnelle et la vie personnelle, rendue possible par l’existence de véhicules personnels bons marché mais polluants est donc en germe dans les technologies de distribution d’électricité. Des historiens pourraient dire si c’est pour s’adapter aux façons de vivre déjà existantes, ou si c’est pour changer ces façons de vivre, que les réseaux ont été construits ainsi. En tout cas, on ne peut pas nier que le réseau électrique soit un patrimoine politiquement neutre : les questions qu’on peut se poser à son sujet ne se limite pas à « qui le possède ? », « qui peut ou doit l’entretenir ou le modifier ? » ; mais également « comment est-il organisé ? », « sert-il à notre façon de vivre ? » ; « comment le changer pour vivre mieux ? », etc.
2. La maîtrise des choses et le réseau
Nous avons besoin de maîtriser les choses qui nous entourent. Ou plutôt, nous n’avons la maîtrise sur nos propres vies que lorsque nous maîtrisons ce que d’autres ont construit autour pour la servir. Pour dire d’un mot ce dont je parlerai plus ailleurs : tout le monde voit bien à quel point le travailleur à qui son patron fournit le gîte, la nourriture, le chauffage, le vêtement même, et qui peut les lui reprendre à n’importe quel moment, est plus vulnérable et plus attaché à son employeur que celui qui se procure ces choses par ses propres moyens. C’est vrai que personne ne peut se soutenir seul ; à supposer qu’on puisse satisfaire seul, en toute indépendance, tous les besoins de son corps – qu’on vive par exemple dans une forêt abondante en fruits et en animaux, sous un climat constant et doux – qui sera là pour échanger des paroles, qui pour satisfaire le besoin de communauté qui existe chez tout le monde ? Mais on ne vit pas dans un forêt : j’écris ceci sur un ordinateur que je n’ai pas fait et que je ne saurais pas faire, sur un bureau que j’ai monté, mais dont je n’ai pas extrait les planches d’un tronc, etc. Si mon bureau cassait, je pourrais le réparer moi-même ; si mon ordinateur cassait, je pourrais chercher où exactement s’est posé le problème, mais j’irais voir un réparateur de mon quartier. La maîtrise des choses, pas plus que la vie humaine, n’est solitaire : nous maîtrisons les choses, pas moi. Remarque bien que les gens qui pensent que c’est à un individu sans liens avec d’autres de maîtriser ce qui l’entoure et d’être indépendant des autres sont souvent eux-mêmes vicieux. Par exemple, cet auteur qui se dit lui-même écofasciste, Piero San Giorgio, qui écrit dans son livre Survivre à l’effondrement économique que la crise climatique et démographique va entraîner la disparition des rapports économiques, et leur substitution au profit de rapports de plus en plus hostiles et militarisés : qu’il faut, pour y survivre, parvenir à une forme d’autarcie en se retirant avec femme et enfants dans une ferme, avec de grandes réserves de carburant, des idées de carburant de substitution, des armes et des semences. Il abandonne la solidarité humaine devant la crise climatique avant même qu’elle n’ait été éprouvée : ce genre d’idées est plutôt la cause de la dissolution des liens humains qu’il craint, que l’effet, et voilà pourquoi j’y vois du vice. Et quel mensonge, de dire qu’il sera en autarcie : il dépendra sans doute de son épouse, et peut-être même de ses enfants, qui travailleront aussi pour le ménage à des tâches sans doute différentes de lui : ils auront ensemble des rapports économiques, ils maîtriseront ensemble le cours de leurs vies, si même ils y arrivent.
Je reviens à mes câbles. Quand d’un coup nous ne maîtrisons plus les choses, qu’une tempête entraîne la coupure de lignes de transport, et que l’électricité est coupée dans toute une région pour un certain temps, nous regagnons ensemble la maîtrise des choses : nous allumons les bougies et nous en donnons aux voisins qui n’en n’ont pas ; nous réparons les lignes électriques endommagées, et en ville nous faisons fonctionner des connexions secondaires ; et nos concitoyens payent, comme nous payons, pour que nous ne payions pas plus cher l’électricité dont l’acheminement dans les zones endommagées coûte plus. Nous regagnons ensemble la maîtrise des choses quand nous la perdons. Le caractère collectif des réseaux d’électricité entraîne donc aussi le caractère collectif de leur maîtrise technique. J’incline donc à penser qu’une maîtrise technique collective doit être orientée et décidée par une maîtrise politique collective. Ou pour le dire clairement, que les choix relatifs à la production, la distribution et le prix de l’électricité devraient être décidés par les usagers de l’électricité autant que par les grandes entreprises de l’électricité, de la même façon que sans doute les choix relatifs à la production, à la distribution et au prix de la nourriture devraient être décidés non pas seulement par les producteurs et les négociants mais aussi par tous ceux qui cuisinent et qui mangent. Mais je ne peux pour le moment pas le justifier correctement.
Il ne suffit pas de dire que la maîtrise des réseaux électriques est collective et partagée entre différentes communautés sur différents territoires, pour pouvoir affirmer que ces communautés ont un destin partagé, même en partie, ni pour pouvoir reconnaître à tout le monde un pouvoir politique sur le réseau électrique. En revanche, tu vois bien que ce ne sont pas les mêmes personnes qui réparent le réseau quand il est cassé, que celles qui se passent les bougies ou qui payent la péréquation. D’accord il y a une division des tâches dans un tout qui fait une communauté d’intérêts et de soucis relatifs au réseau électriques. Mais est-ce que les gens qui forment cette communauté vivent une vie commune ? Est-ce que les travailleurs de l’électricité vivent sur place, souffrent avec les autres quand l’électricité est coupée ; est-ce que ceux qui leur disent d’aller reconnecter tel poste, réparer telle ligne, y vivent aussi ?
Je me pose ces questions parce que la construction des réseaux de transport et de distribution d’électricité a créé une nouvelle géographie en créant des communautés solidaires dans leurs malheurs possibles, imbriquées les unes dans les autres de la plus petite à la plus grande, derrière chaque poste source, et chaque jeu de barres, chaque disjoncteur et chaque interrupteur. Il me semble naturel que ces communautés doivent avoir la maîtrise sur leurs destins : que ceux qui travaillent à entretenir les réseaux de distribution doivent aussi y vivre. Bien sûr, les réseaux électriques sont fiables : il n’y a pas besoin d’autant d’électriciens qu’il y a de transformateurs HTA/BT, sans quoi on ferait de l’oisiveté pour tout le monde. Mais les gens doivent pouvoir décider des choses qui les entourent, et ils doivent pouvoir en décider de façon bien informée. Il me paraît donc bon, donc, que l’organigramme des travailleurs du réseau électrique reflète l’organigramme des réseaux de distribution ; que chaque commune, ou communauté de commune ait une équipe, ou un technicien seul, avec qui parler de la sécurité du réseau électrique sur son territoire. Bien avant l’interconnexion nationale, puis européenne, les communautés de communes de la Vienne ont résolu ce problème en créant et en étendant une régie municipale d’électricité, en charge de la production et de la distribution d’électricité sur leur territoire, qui existe toujours et s’appelle Sorégies. Cette situation est enviable, et partagée sur d’autres territoires : la ville de Strasbourg, celle de Grenoble, ont leur propres régies de distribution de gaz et d’électricité, et il y a encore beaucoup d’autres exemples semblables. À mon avis, ce sont de bonnes conditions pour que la géographie du réseau, la géographie du travail, et la géographie de la ville se recoupent de sorte à former une communauté disposant d’une maîtrise et technique et politique sur ses conditions de vie.
Mais les technologies de sécurité du réseau électrique sont imbriquées les unes dans les autres. Le bénéfice de l’interconnexion est clair : il n’est pas partout aussi facile de produire de l’électricité : on ne peut faire de barrages que là où il y a un dénivelé exploitable, on ne peut faire de centrales nucléaires qu’à proximité de cours d’eau et de préférence dans des endroits peu densément peuplées, un parc éolien n’est utile que s’il y a du vent assez fort et constant, de même qu’un champ de panneaux photovoltaïques n’est utile que là où il y a du soleil. Les villes où le prix du mètre carré est important, où il n’y a pas de cours d’eau exploitable, où les habitants pourraient un air pur ou la sécurité que procure l’éloignement d’une centrale nucléaire, ne sont pas des endroits favorables à la génération d’électricité. Ainsi, en France, l’interconnexion s’est développée selon cette logique : dans les années 20 la compagnie parisienne de distribution d’électricité va chercher son électricité dans un barrage construit dans les Alpes, et alimente Paris par des lignes à haute tension. Par ailleurs, l’interconnexion a des avantages techniques : en accroissant le nombre d’abonnés, la consommation devient plus facilement prédictible par des moyens statistiques, et le facteur de charge, dont dépend le prix de l’électricité, est plus élevé – ce qui veut dire en d’autres termes que la production d’électricité est mieux ajustée à la demande tout en étant moins sujette aux variations. Enfin, l’interconnexion est aussi le fondement technologique de la péréquation, c’est-à-dire à une redistribution d’une partie du profit d’une région, où l’électricité est bon marché, à une autre région où le profit est moins grand et l’électricité plus chère, de sorte que les abonnés payent tous le même prix, même par exemple s’il est plus cher d’acheminer l’électricité dans une zone peu densément peuplée. En un mot : les réseaux de distribution devraient faire l’objet de décisions politiques locales : mais les avantages que procurent l’interconnexion sont si grands que ces communautés ne voudraient vraisemblablement pas se passer d’un réseau à l’échelle de la région, de la nation ou du continent, qui les englobent.
Le problème est que la logique de solidarité qui vaut à l’échelle locale – les maux sont moins grands s’ils sont partagés, si nous sommes plus nombreux à réparer les dommages ils seront moins graves – ne vaut pas. Quand une ligne de transport d’électricité se déconnecte du réseau électrique, parce que par exemple un disjoncteur s’est déclenché à la suite d’un arc qui serait créé entre la ligne et un arbre, sa charge est répartie sur les autres lignes, ce qui entraîne un accroissement du risque de déconnexion de ces lignes : il peut y avoir une réaction en chaîne, et une façon de s’en prémunir est de déconnecter à l’avance des parties du réseau électrique, pour former une île. Le but est de protéger la sécurité des équipements, de n’avoir pas trop de disjoncteur à ré-enclencher, de lignes à réparer ou de générateurs à re-synchroniser. La déconnexion doit être le plus possible localisée. J’ajoute que la solidarité à l’échelle locale, qui peut fonctionner grâce aux liens personnels ou politiques qu’entretiennent les membres d’une communauté, peut ne pas trouver pas de base politique ou de réseaux d’entraide à l’échelle de l’interconnexion. La panne électrique du Nord-Est américain du 14 août 2003 s’est étendue par dessus la frontière des États-Unis d’Amérique et du Canada : la panne électrique de la fin décembre 1999, la destruction de lignes à haute tension par deux tempêtes successives a été palliée difficilement, puisque les forces de pompiers départementales étaient juste suffisantes pour les besoins de leurs départements et ne pouvaient pas être déployées chez leurs voisins (d’après un article de l’Humanité du 23 dec. 2000, https://web.archive.org/web/20230424082607/https://www.humanite.fr/node/239013). Les caractéristiques politiques du réseau électrique varient selon l’échelle à laquelle on le considère : réseau local de distribution, ou interconnexion dans son ensemble.
3. Les problèmes politiques de la distribution d’électricité
Les réseaux de distribution posent aujourd’hui des problèmes politiques. En France, ils n’en posaient pas tellement auparavant, quand toute l’électricité produite l’était en grande quantité, par des grandes turbines dans des barrages, des centrales thermiques ou nucléaires, et quand le marché de l’électricité était réglementé. Aujourd’hui, une partie de la production d’électricité est décentralisée c’est-à-dire de l’électricité injectée dans le réseau directement au niveau de la distribution par les énergies renouvelables, par la cogénération et par des dispositifs de stockage de l’électricité ; et le marché de l’électricité a été ouvert à la concurrence à partir de 2007, ce qui signifie que des compagnies peuvent librement produire et distribuer de l’électricité. Mais il faut d’énormes capitaux à investir pour commencer à produire de l’électricité, et une grande coordination avec les autres acteurs du système électrique, l’ouverture à la concurrence se manifeste surtout au niveau des réseaux de distribution.
Un premier problème politique : le fait qu’il est plus facile d’entrer sur le marché de la distribution d’électricité que sur celui du transport (un monopole naturel) ou de la production centralisée (les investissements sont trop importants) entraîne aussi l’apparition d’entreprises qui, en exploitant les réseaux de distribution, génèrent un profit privé en gérant des intérêts qui sont collectifs. Ces entreprises en outre n’ont rien, en droit, qui les oblige à rendre des comptes à des communautés locales, elles ne sont liées que par les lois de la nation, et n’ont de rapport qu’avec des consommateurs individuels. En d’autres termes, ces entreprises sont des obstacles à l’apparition de communautés superposées aux réseaux de distribution, et sans qu’il y ait de monopole, elle enlèvent aux consommateurs les moyens solidaires d’action sur l’électricité qu’ils reçoivent. Autrement dit, tout en fournissant de l’électricité, parfois un prix parfois concurrentiel et plus bas que le tarif réglementé, elles empêchent les gens de maîtriser les réseaux électriques. À l’obstacle technique – tout le monde ne comprend pas les réseaux électriques, et n’a pas le savoir faire pour les comprendre, les entretenir et les exploiter – elles ajoutent un obstacle économique. La maîtrise des réseaux électriques de distribution par les clients implique donc qu’il doit y avoir un monopole de l’exploitation d’électricité sur un territoire – un seul interlocuteur correspondant à une seule communauté approvisionnée en électricité. À supposer que ce soit une entreprise privée, son territoire d’action doit être bien déterminé, et il doit exister des institutions publiques représentant la communauté des clients sur ce territoire face à elles, à défaut de confier l’exploitation des réseaux de distribution à ces institutions publiques.
Il y a un autre problème : si les énergies renouvelables – c’est-à-dire les énergies solaire, éolienne et hydroélectrique : la cogénération et le nucléaire sont à part – prennent une place de plus en plus grande dans le mix énergétique, alors la puissance d’électricité produite sera moins facilement maîtrisable, et plus intermittente. Il n’y a pas toujours du vent partout, ni de soleil partout, et le niveau des réservoirs des barrages dépend des pluies sur toute l’année : si on peut certes prévoir le temps qu’il fera à un certain terme, cela ne suffit pas pour ajuster systématiquement et précisément la production à la demande. On peut résoudre ce problème soit en étendant les interconnexions – s’il n’y a pas de vent en Bretagne, mais qu’il y en a en Écosse, on va installer une liaison et faire parvenir l’électricité de là où elle est en excédent vers là où il y en a besoin ; soit au contraire en faisant en sorte que les réseaux de distribution soient isolables de l’interconnexion, aient leur propres sources d’énergies, leurs éoliennes, leurs panneaux solaires, et surtout leurs moyens de stockage de l’électricité (batteries, volants d’inertie, ou même réservoirs en hauteur avec un turbine). Je ne parle pas de la première solution, même si c’est celle qu’on préfère dans toutes les grandes interconnexions. On appelle un réseau électrique isolable, capable de fournir de l’électricité à tous ses usagers sans recourir à l’électricité du grand réseau électrique continental, une microgrid. D’une part, ces réseaux sont faciles à installer : toutes les interconnexions, d’une certaine façon, sont issues de microgrids : et dans les pays où l’électrification est encore à réaliser, il y a des endroits où il est parfois plus intéressant de crééer un petit réseau ad hoc que de les connecter au réseau national existant. D’autre part cependant, ce qu’on appelle spécifiquement des microgrids ce sont des sections isolables des réseaux des pays déjà électrifiés. En un mot : un territoire peut s’isoler du reste du monde. Un village, par exemple, doté d’une éolienne, de panneaux solaires et de gros dispositifs de stockage. Le fait que ce soit une communauté qui maîtrise son électricité, qui décide quand elle fournit et se fournit auprès du reste du réseau, et quand elle ne repose que sur elle-même, est une bonne chose : ces gens maîtriseront leurs vies. Mais le fait qu’un mécanisme de sécurité – l’isolement de sections du réseau électrique pour prévenir une panne – devient un dispositif d’isolement politique du reste du réseau me paraît manquer à la justice. Le réseau électrique unit ses usagers et les producteurs dans une seule grande machine dont chacun bénéficie. L’isolement à l’égard du réseau fractionne cette communauté. Chacun repose sur les différentes unités de production d’électricité qui alimentent le réseau ; et chacun y contribue en consommant quand il faut consommer pour maintenir la stabilité du réseau. Vous dépendez les uns des autres. Si bien que quand vous avez des ennemis qui sont connectés au même réseau que vous, vous préférez vous déconnecter : c’est ce qu’a fait le gouvernement de l’Ukraine en ordonnant que le réseau électrique soit déconnecté de celui de la Russie à la suite de l’invasion de son territoire. L’interconnexion n’est pas la condition de la paix : mais c’est pour ainsi dire son véhicule. On peut donc donner une signification politique à la décision de déconnecter une microgrid de l’interconnexion, par opposition aux déconnexions servant à empêcher la propagation des pannes. Vous déconnecter votre village : et on peut vous accuser que vous le faites par hostilité, ou par indifférence à la vie des autres membres de l’interconnexion. Je ne dis donc pas que les microgrids sont mauvaises : je dis qu’elles sont des occasions de matérialiser des conflits, et qu’elles présentent donc des risques politiques.
Les réseaux de distribution d’électricité, les postes sources, les transformateurs, surtout le fait qu’ils puissent se déconnecter, tracent sur la carte des frontières plus ou moins nettes, plus ou moins faciles à passer, et qui jouent pour la politique et les conflits un rôle comparable aux rivières ou aux chaînes de montagne, à cette différence près que celles-ci sont des obstacles, et ceux-là une condition indispensable à la vie et à l’activité. Je dis donc ceci : que ni les gens qui vivent sur les réseaux n’en perdent la maîtrise technique et politique, ni que les gens qui s’occupent de politique en général n’en oublient l’importance. Changez la manière dont vous distribuez l’électricité et vous changez la vie : distribuez en arborescence ou en boucle, ne faites qu’un seul grand poste de transformation HTB/HTA au lieu de plusieurs, et vous créez un quartier spécialisé ou non, des liens de solidarité, ou non, aussi clairement que si on aplanit une colline, et que vous faites disparaître son ubac et son adret, vous n’y cultiverez plus les mêmes choses.
J’ajoute encore une chose. La solution préférée pour compenser l’intermittence des sources d’énergie renouvelables est d’étendre et d’intensifier les interconnexions : en Chine, de grandes liaisons UHDVC apportent d’ores et déjà depuis les déserts intérieurs l’électricité des grands barrages vers les parties les plus peuplées du pays à l’Est, des liaisons sous marines sont régulièrement projetées entre la Norvège et le Royaume-Uni, il en existe une entre ce pays et la France ; etc. Les réseaux d’électricité se dilatent. Les réseaux politiques ne suivent pas ; ou plutôt, ils ne sont pas sûrs. La France a contracté son réseau diplomatique depuis les cinq dernières années, mais une partie de ses dirigeants veut intensifier l’importance politique de l’Union Européenne en lui donnant une politique de défense. Ces derniers mois (j’écris en mars 2025), les dirigeants des États-Unis d’Amérique semblent hésiter entre renforcer leur influence à l’étranger, donc étendre et intensifier leur réseau impérial – en conquérant le Groenland, en mettant le Canada ou l’UE à leurs ordres – et se replier sur eux-mêmes en renonçant à tous les relais de leur impérialisme. Les réseaux des États et des empires ne s’étendent et ne se contractent pas en harmonie avec les réseaux d’approvisionnement, et ceci depuis longtemps : le réseau synchrone d’Europe est bien plus grand que l’UE, puisqu’il s’étend à l’Afrique du Nord, à l’ex-Yougoslavie ou la Turquie. Je me demande simplement quels effets auront sur les grandes interconnexions continentales la contraction des réseaux politique, si elle a lieu. Si les États-Unis décident de couper tout lien avec le reste du monde – se déconnecteront-ils des réseaux électriques canadiens ? Et s’ils ne le font pas, quels genre de rapport cela entraînera-t-il entre eux ? Je n’en sais rien. On verra.