Les ressources morales de l'histoire orale

Posted on May 4, 2026

L’histoire orale est un outil de l’histoire contemporaine, et les gens qui s’y intéressent parlent surtout de ses caractéristiques et de son intérêt du point de vue de la science des historiens. J’ai décidé de dire des choses en ce qui concerne le rapport des entretiens d’histoire orale avec la justice, la morale et la politique.

L’oeuvre de justice

Je fais de l’histoire orale, une branche mineure et peu connue de l’histoire. Ce n’est pas que je demande à des gens qui ne sont pas historiens de raconter l’histoire, parce qu’ils seraient mieux placés que moi, qu’ils sont des témoins directs ou qu’ils ont eu accès à des informations que je n’ai pas. Je discute avec les gens, j’enregistre mes discussions, je les mets par écrit, et je les distribue aux historiennes autour de moi pour qu’on raconte à notre façon critique et réfléchie les événements dans lesquels nous, nous n’avons aucun rôle. Si nous posons des questions aux gens, au lieu d’aller chercher comme d’habitude dans des documents ce dont nous aurions besoin, c’est parce que les gens se souviennent de choses que les documents ne gardent pas le plus souvent. Par exemple, les ambiances de travail, la façon dont les gens qui n’ont pas assez de prestige ou d’argent vivent et travaillent, et surtout, tous les petits événements de la vie qu’on n’enregistre pas : les amitiés et les hostilités, les façons de penser et d’agir, la forme de la vie quotidienne, etc. Bref : là où l’histoire se base sur des documents habituels – les écrits laissés par fortune au futur mais aussi les objets, les bâtiments ruinés ou rénovés, la forme du paysage, etc. – moi j’essaie de produire des documents issus de discussions à l’oral.

Il y a quelqu’un qui disait que les historiens sont des ogres : qu’ils ont toujours faim chair fraîche – de chair humaine. Il voulait dire que les êtres humains sont l’objet unique de l’histoire, et que les gens de notre métier veulent raconter des choses où l’on reconnaît bien les êtres humains ; et aussi que les historiennes chercheront toujours des moyens nouveau pour que les gens s’y reconnaissent. Je dis « que les gens s’y reconnaissent » sans préciser qui, où et quand parce que je crois que l’humanité est d’une seule pièce et que là où est son doigt, nous pouvons la comprendre. Pour parler sans style : nous disons « ah je n’aurais pas fait comme ça » là où les motifs, les contraintes, les actions, les façons particulières sont clairement exposées ; et nous pensons que nous pouvons nous mesurer aux gens. D’ailleurs les gens qui écrivent des gens, des actions ou des événements passés comme s’ils étaient si extraordinaires que nous ne pouvons pas nous y mesurer sont de pitoyables historiens. Comme ils interdisent aux gens les choses du passé, ils s’en font les gardiens ou les secrétaires, en espérant que l’importance de l’homme qu’ils servent coule un petit peu sur eux.

Les gens ne sont pas toujours morts qu’on raconte parfois les événements qu’ils ont vécu. Combien de livres sur la crise du sida des années 80-90, à l’époque où l’on en mourait bien plus qu’aujourd’hui : les survivants sont toujours là, beaucoup ont donné des témoignages de l’époque ; mais est-ce que tout le monde se reconnaît dans les histoires qu’on en a fait ?

L’extermination des juifs en Europe a laissé des survivants, et ces gens ont souvent protesté pour qu’ils puissent se reconnaître dans les compte rendus qu’on faisait de l’événement. Et pour des sujets moins graves – l’histoire des sciences et des scientifiques – les gens protestent souvent personnellement contre le compte rendu qu’on fait des événements. À supposer que ces témoins soient de bonne foi (c’est plus rare chez les scientifiques), un bon récit d’histoire doit pouvoir permettre de reconnaître leur témoignage, ou de l’expliquer s’il est en désaccord avec ce qu’on raconte. Les informateurs de l’historienne doivent pouvoir se reconnaître dans son récit plus que toute autre part du public.

Un vieux sociologue des États Unis d’Amérique, qui est mort depuis longtemps, disait que la sociologie devait à la fois découvrir des faits nouveaux sur les gens, qui ne sont pas accessibles à la vie sociale : et être telle que les gens dont il est question devaient pouvoir se reconnaître dans ce que la sociologue dit d’eux. C’est un problème assez difficile, parce que les gens d’ici ou de là sont tous différents, et les sociologues essaient de dire des choses qui valent pour eux tous, soit par généralisation, soit par analogie. Pour parler comme certains philosophes : leurs concepts doit subsumer chacun des cas particulier, mais la subsomption doit être reconnue par chaque cas particulier dans le cadre d’une réflexion singulière – ou, à défaut, elle doit pouvoir être expliquée. C’est un problème d’imagination, pour les sociologues, parce qu’ils doivent lier la vie particulière de chacun des gens à ce qu’ils en disent en général, sans guide de l’expérience ou des concepts qu’ils ont appris à l’école. C’est un problème de jugement pour les gens qui veulent vérifier ce que disent les sociologues, et particulièrement les gens dont ils parlent.

On pourrait croire que comme les gens sont morts, ou finiront bien par mourir, nous les historiennes n’avons pas besoin d’avoir autant de scrupules. Mais si on m’accorde que l’histoire ne s’intéresse pas au passé, mais au temps des choses humaines, le même problème se pose au contraire de façon encore plus douloureuse pour nous – car nos témoins meurent et tout finit par disparaître et on ne peut plus leur demander s’ils sont d’accord ou pas et discuter avec eux de ce qu’on a trouvé. Des gens bien placés pourront toujours faire publier des livres pour rendre compte de leur version des événements ; ils sont suffisamment bien entourés pour qu’on veuille bien garder leurs papiers ou des enregistrements d’eux. Mais nous devons chercher les témoins d’histoires qui ne pourront pas se défendre eux-mêmes par delà leur mort. Nous devons garder leur témoignage, pas seulement parce qu’il est une source nouvelle et plus riche, mais aussi parce qu’il permettra de faire marcher d’autant mieux l’imagination historique qu’on aura quelqu’un qui participera activement à raconter les événements qu’elle a vécu.

Ce n’est pas une œuvre de charité : nous ne voulons pas faire durer à travers tous les temps de l’humanité chaque vie humaine au-delà de son terme et donner un souvenir à « ceux que personne n’aime ». Mais c’est comme une œuvre de justice ; je veux dire, de justice judiciaire, qui a lieu au tribunal, avec des témoins et une juge.

Je dois faire attention avec des analogies pareilles : la justice est instituée dans tel pays ou tel autre de bien des façons différentes. Les rôles que les gens y jouent varient beaucoup selon les endroits. Par exemple, dans les procès pénal, en France, c’est au juge ou au procureur de manifester la vérité au cours d’une enquête qu’on appelle l’instruction, car c’est pour instruire la cour, quand il y en a, des véritables faits commis. Aux États-Unis d’Amérique, il y a deux enquêtes différentes : l’une est menée par les parties civiles représentées par un procureur, l’autre est menée par l’avocat de la défense, et les preuves sont présentées au juge et aux jurés pour qu’ils décident de ce qui est vrai : la vérité vient de la procédure, pas des faits. Et, en plus du procès pénal, il y a bien d’autres façons de mener des enquêtes et de régler des litiges, même dans un seul pays. Ce qui m’importe, par contre, c’est que dans la plupart des systèmes judiciaires, on fait parler des témoins de l’affaire ; à la fin du procès, les témoins doivent être satisfaits de l’usage qu’on a fait de leur témoignage pour manifester la vérité. Là est l’œuvre de la justice : elle est présumée mettre d’accord un public intéressé par une affaire, et en particulier les témoins de l’affaire. En cherchant des témoignages oraux pour faire de l’histoire, nous avons l’occasion de raconter où nous en sommes de l’enquête à nos témoins ; nous pouvons leur rendre compte, une fois l’enquête terminée ; ils peuvent protester ; et nous nous mettons d’accord, autant que nous pouvons, sur l’affaire.

Mais l’histoire orale c’est comme la justice aussi parce qu’il y a beaucoup de façons différentes d’en faire. Par exemple, on peut simplement demander aux gens de raconter leurs histoires, et les traiter comme des historiens sans titres mais pas sans talent ni sans sources : c’est souvent le cas lorsqu’on veut restituer les traditions orales. On peut aussi simplement demander aux gens des renseignements sur telle ou telle question, en supposant que ces renseignements aideront les historiennes à faire leur travail. On peut enfin leur demander de raconter leur vie, selon eux, et les événements qu’ils ont traversé, pour les garder quelque part dans une archive : ces témoignages servent ensuite de documents aux historiennes, qui s’en servent comme de n’importe quelle source, avec un mélange de révérence et de critique. Moi, j’en fais de la troisième façon, comme presque tous les gens du métier en France. Nous affirmons que ce n’est pas aux témoins de raconter l’histoire – pas plus que c’est aux témoins de décider de l’instruction et du jugement au tribunal. Nous savons aussi que lorsque quelqu’un témoigne pour quelque chose, il le fait en son nom personnel, et que les renseignements qu’il donne ne sont pas compréhensibles si on ne connaît pas son point de vue, ses motifs possibles, et sa façon de parler. Comme le caractère personnel du témoignage exige de connaître la personne dans sa singularité, nous croyons que les seuls documents oraux de valeur pour les historiennes sont des récits de vie conservés dans des archives pour tout usage futur.

Le plus souvent, donc, je parle à des gens vieux, et je leur demande de me raconter leur vie. Je ne les choisis pas au hasard : ils ont participé à des événements intéressants et qu’on veut mieux connaître. Mais souvent, on n’a pas fait l’effort de chercher ces témoignages, et ce n’est qu’à la fin de leurs vies, la mort s’approchant, qu’on s’aperçoit de ce qu’on pourrait perdre si on ne les interrogeait pas. Donc ils sont vieux ; et ils ont vu ou fait des choses que moi ou mes collègues nous estimons digne d’être préservé pour le temps futur, comme les archivistes.

Dans mon métier j’ai le plus souvent affaire à des scientifiques. Ils pensent souvent que leur vie est cohérente parce qu’elle est parallèle à leur carrière ; ils ont rarement conscience que ce sont deux choses de vieillir dans son corps et vieillir dans la société. Alors ils me donnent récits très bien organisés, qui, à travers les épreuves et les obstacles, les amènent inévitablement à la place qu’ils occupent au moment où je leur parle. Un vieux sociologue français a dit que c’était une illusion, et c’est vrai, à la fois en ce qui concerne leur être – en tout cas, moi, saurais-je dire quel tenant m’attache à moi-même ? - et en ce qui concerne l’histoire – à quoi bon s’entendre dire que tout le passé amène nécessairement au présent quand on veut savoir ce qui était possible autrefois ?

La plupart des gens qui ont parlent d’histoire orale en France insistent bien sur le fait que l’entretien est une situation sociale, c’est-à-dire dont les conditions ne sont pas déterminées seulement par la personnalité et la volonté des deux personnes. L’historienne et son témoin ont des statuts, des façons de parler, de bouger ou de sentir ; elles s’évaluent l’une l’autre et s’évaluent elles-mêmes, et jusqu’à leurs émotions et leurs réactions sont communes et s’expliquent par ce qu’on les a observées souvent semblablement ailleurs. Par exemple, le fait de raconter sa vie d’une façon cohérente, en voulant illustrer par des épisodes les traits principaux de son caractère, se retrouve plus souvent chez les gens plus cultivés, qui ont fait des études plus longues, ou qui sont familiers des études, simplement parce qu’ils ont intégré le modèle littéraire de la biographie. Ce modèle n’est pas une idée intellectuelle, c’est un fait humain, qui a une histoire qui commence peut-être avec les Vies de Plutarque au IIe siècle. Si je fais de l’histoire, la manière du récit est un document tout aussi important que le récit lui-même, et me renseigne beaucoup sur les façons de sentir, de penser et d’agir de mon témoin – à condition de ne pas prendre le récit pour argent comptant.

Les problèmes moraux

Mais l’entretien n’est pas seulement une situation sociale, qui détermine de partout le récit qu’on fait ; c’est aussi une situation morale, où la « vie » du témoin n’est pas seulement une illusion. L’entretien est notre œuvre commune : les questions, la façon de guider et d’aider à construire un témoignage utile, sont de moi, l’enquêtrice ; le reste appartient à la personne qu’on interroge. S’il n’y avait pas de relation, il n’y aurait pas d’œuvre. Mais cette une relation asymétrique : l’historienne demande beaucoup : parfois un récit qui couvre toute la vie du témoin ; elle donne peu – les questions, le motif qui l’a conduite là. Le témoin, lui, demande le plus souvent une assurance que ce qu’il dit sera bien conservé, utilisé à bon escient, que l’enregistrement ne le trahira pas ; parfois il exige une période de réserve. La relation de l’enquêtrice et du témoin est donc de la sorte des relations de l’amant abandonné à son amant, ou du serviteur à son maître. Dans notre métier, nous nous arrangeons de ça en faisant un contrat, ou un formulaire de consentement éclairé et conditionné : chacun sait ce qu’il doit à l’autre, et on n’a plus à en parler. Mais le droit ne règle pas les problèmes moraux.

Un vieil homme m’a fait le plaisir de bien vouloir me raconter sa vie entière et les contributions qu’il a faite à la science des sols. Il m’apprécie, il est heureux de me voir chaque semaine, et plus heureux encore de recevoir les transcriptions des entretiens que je fais avec lui. Il me dit que c’est pour sa mémoire, et que ça lui servira à lui, ou à sa famille et ses enfants. Il est d’un caractère facile et un témoin efficace, il a envie de bien faire et il me dit tout. Pourtant il est un peu inquiet, car je ne compte pas faire quoi que ce soit de ce qu’il m’a dit pour l’instant ; mon travail se limite à préparer avec lui un bon document à conserver pour l’histoire future. Il ne sait pas ce que je vais faire de sa vie. À part mes questions, le regard sur lui même que je lui offre, et ma voix, mon apparence, je n’ai rien donné à mettre en commun entre nous : il m’a fait confiance, je ne lui ai pas donné de caution. Son inquiétude n’est pas du tout déplacée : ce que je vais mettre de moi-même dans l’affaire, c’est ma façon de transcrire, mon énergie à préserver l’enregistrement, ma façon de l’inscrire dans une histoire qui lui donnera sa valeur, et il n’aura aucun pouvoir là dessus. Pour ainsi dire, ma relation avec lui commence là où sa relation avec moi termine.

Quand on fait des archives avec des gens vivant, on les a là devant soi, avec toute leur vie, et pourtant on les voit comme morts dans le document qui leur donne une place à l’archive. Ce n’est pas lié à l’âge de nos témoins : nous documentons parfois des gens jeunes, qui ont vécu un événement particulièrement important et dont nous voulons produire le témoignage. Eux aussi, nous les laissons pour morts : nous conservons nos enregistrements dans nos archives, pour les montrer à tout le monde ou pour qu’ils servent à faire de l’histoire, comme les actes de décès, les tombes et les inscriptions funéraires, les discours et les souvenirs.

Je suis souvent émerveillée en réécoutant mes entretiens – ou même en écoutant ceux des autres. J’ai le sentiment qu’il n’est pas possible d’être plus proche d’eux : c’est comme si je les tenais dans mes bras tout entiers et tout palpitants. C’est comme si j’avais leur vie entière devant les yeux ; un effet semblable à si je les voyais faire leur vie quotidienne sur la scène d’un théâtre, sans qu’ils se sachent acteurs, et qu’ils me connaissent comme public ; un plaisir de voyeuse.

Bien sûr, c’est quelque chose qu’ils m’ont raconté : ils ont choisi dans leurs souvenirs déjà bien incomplets et vagues, pour lier à leur façon, et sur mes questions, les éléments de leur récit. Puisqu’ils font la synthèse de leur passé, ils donnent une unité et une signification à leur vie, et je la fixe en l’enregistrant et en la transcrivant. Le premier but des premières Vies, faire des exemples édifiants, est réalisé dans les récits de vie de gens sans talent littéraire ni caractère d’exception. Une fois l’entretien passé, et que je réécoute mes enregistrements, mes témoins deviennent deux fois des choses : objets de mon émerveillement et de mon plaisir de voyeuse, et objets de comparaison pour l’édification de mon caractère. Mais moi, je suis dans le cours des événements ; je ne sais pas ce qui lie ensemble les événements de ma vie. Je suis toute occupée de moi : je ne me vois pas de l’extérieur, et ne peut pas être un exemple pour moi.

À ma vanité s’ajoute le deuil d’entretenir une relation pour ainsi dire posthume avec ces vies pleines de vie, si significatives et si pleines d’exemple. Une sorte de deuil : car j’entretiens une relation avec quelqu’un qui ne l’entretiendra plus avec moi, et avec qui je continue une œuvre commune longtemps après qu’il ait cessé d’y contribuer.

C’est l’occasion de remarquer que l’utilisation par l’historienne de tous documents personnels qui ont été préservés et transmis par les archives ou les greniers jusqu’à aujourd’hui présentent les trois mêmes traits, de voyeurisme, de vanité et de deuil. L’historienne qui, ayant trouvé des lettres écrites sans effets ni mises en scènes par quelqu’un qui l’intéresse, lis quelque chose qui ne lui est pas destiné : elle y trouvera sans doute l’un de ces petits faits vrais, que les gens de ce métier adorent, mais qui ne sont que la marque du voyeurisme. S’il s’agit d’une personne dont elle a pu reconstituer la biographie, reconnaître le caractère factice de l’unité de sa vie, et se trouver un peu vaine dans ses entreprises, sans doute. Enfin, il fallait que cette personne ait disparu pour que ces lettres arrivent dans ses mains. Mais s’agit-il d’une relation ? Moi, j’ai fait des entretiens avec des gens, moi, je les ai préservés et diffusés : moi, j’ai une relation avec les sujets de mon histoire. Mais ces caractéristiques du rapport aux documents de l’histoire, le voyeurisme, la vanité, le deuil, sont de la sorte de choses qui donnent le sentiment que l’histoire est plus vivante. C’est sans doute pourquoi les amateurs sont le plus souvent attirés par ce genre de documents personnels, avec lesquels ils peuvent entretenir un rapport moral ; et pas, par exemple, vers les registres paroissiaux, les comptes de la nation, les rapports d’activité, les archives foncières, etc. Aucun de ces documents n’est directement personnel ; aucun ne donne l’illusion de la transparence biographique, le sentiment voyeuriste de l’accès à la vie même. En revanche, leur obscurité conduit immédiatement l’historienne attentive aux conditions de leur création et conservation. De ce point de vue là, ces documents encouragent à avoir un rapport collectif aux êtres humains du passé : non pas une relation à eux, mais un rapport aux relations qu’ils entretenaient entre eux. Dès lors, ce type de documents permet la construction de récits historiques plus immédiatement politiques – je veux dire, qui sont fondés sur la conscience de la nature des relations qu’on entretien, plutôt que sur la participation sans conscience à ces relations. Quand les historiens, au début du XXe siècle, ont commencé à moins s’intéresser aux individus de l’histoire – ou à leurs œuvres – c’était justement parce qu’ils cherchaient justement à se donner une conscience plus claire des sources des relations de leur époque. C’est sans doute une raison de bonne foi qui vaut aux historiennes maniant des sources orales une réputation vague d’amateurisme ou de niaiserie – parfois justifiée.

Les documents de l’histoire orale ne donnent au premier regard qu’un accès personnel aux événements humains et pas une représentation politique de leurs relations. La plupart des gens qui ont identifié ce problème ont considéré que c’est un effet pervers du caractère biographique des entretiens, et qu’on pourrait, plutôt parler des événements en cours, et documenter non pas le passé des gens, mais leurs décisions et leurs attitudes face à un événement présent et face à l’avenir : bref, à ne pas documenter la vie, mais à documenter l’existence vécue des gens. Mais je ne pense pas que ce soit une réponse : si on avait interrogé le président Mitterrand, en privé et avec une clause de réserve, disons, de cinquante ans, sur toute la durée de ses mandats, on aurait des documents d’autorité sur la vie au palais de l’Élysée ou sur les décisions prises par la présidence à l’époque, par exemple. Le problème, c’est que l’autorité est investie dans la personne du président – on tient ce qu’il dit, non pas pour vrai, mais pour particulièrement important, parce que c’est lui qui l’a dit. De façon générale, on incline souvent à penser que les témoignages oraux seraient particulièrement précieux, et devraient être chéris, et traités avec plus de révérence et de soin que d’autres documents de l’histoire. Pas parce qu’ils sont plus rares ! en France – un pays où ce genre d’histoire n’a même pas ses propres boutiques – on comptait trois-cent équipes qui en faisaient au début des années 1980 ; et tous les rapports sur l’histoire orale montrent que depuis qu’on a commencé à en faire, on croule sous les documents. J’incline à penser que c’est à cause d’un sentiment de filiation : ce sont vieux, je veux dire des gens qui précèdent notre existence, souvent sans gloire, sur qui on aperçoit un peu de la singularité de leur vie. On associe à un intérêt profond et assez répandu qu’on a pour ce qui précède notre naissance, la révérence que dans mon pays la plupart des gens accorde à ses parents ou à ses ancêtres. Si nous voulons faire des documents pour une histoire politique, nous ne devons pas parler avec les gens comme de bons enfants. Notre relation avec eux est une relation entre égaux ; notre relation avec eux n’est pas spéciale. Je détaille :

Entre égaux : Nous devons reconnaître que les gens qu’on interroge ne sont pas singulièrement bien placés pour parler de leur propre vie, et que ça ne change rien à l’intérêt qu’il y a de vouloir conserver leur témoignage. En particulier, mon témoin et moi devons nous mettre d’accord que nous sommes également capables de juger des événements qu’il a traversé. On voudra m’embrouiller, et me dire quelque chose du genre « tu vas parler à ton témoin parce qu’il a des souvenirs que tu veux conserver dans l’enregistrement ». Je demande donc : où puis-je trouver les souvenirs de mon témoin ? Puis-je aller dans son esprit, regarder avec une sonde psychique et extraire des images ? Il a le souvenir au bord des lèvres quand il le raconte : là, et aussi dans les objets qu’il a gardé chez lui, dans les choses qu’il a écrites, dans les témoignages des gens qu’il a fréquenté, dans les documents qu’on a fait au sujet de tel ou tel événement qu’il a traversé. Et si mon témoin avait traversé un événement unique : un qui n’a concerné que lui, ne concerne que lui, un événement si propre à lui-même que je ne pourrais jamais trouver quelqu’un d’autre, quelque autre document que ce qu’il aurait à m’en dire – pourquoi voudrais-je documenter cet événement ? À quoi bon faire l’histoire de ce qui n’appartient qu’à un seul ? Or il se trouve que notre métier n’est pas de faire des interview à la façon des journalistes : il est de faire des dossiers, de rassembler et d’ordonner des documents dont font partie les enregistrement des entretiens. Notre témoin nous fait un récit : mais au moment où nous lui parlons, nous sommes assez instruites pour discuter de ce récit, contester ce qu’il dit, ce qu’il ne dit pas, la façon dont il le dit et la manière dont il lie l’ensemble.

Pas spéciale : Ma relation avec les gens à qui je parle est une relation comme une autre, et en particulier comme celles qu’ils entretiennent par ailleurs.. Nous devons considérer l’être singulier à qui nous nous adressons est aussi bien un individu qu’une place dans ces relations. L’ensemble des relations qu’il entretient est donc un objet particulièrement important dans l’entretien, et les gens du métier le savent. En histoire, ces relations sont difficiles à retracer : souvent, on en regardant la correspondance, les contrats, les fiches de police, ou même idéalement les minutes de procès des gens. Pendant un entretien d’histoire orale, il suffit de poser la question « quelles sont vos relations avec … ? Comment vous vous êtes rencontrés ? Qu’est-ce que vous pensez de… ? Vous ne trouvez pas qu’il est… ? Etc. ». Les potins et les cancans ne sont possibles que dans le cadre d’une relation : dans les livres destinés au grand public, on n’en lit pas – ou si on en lit, ce sont en fait des allusions personnelles qu’on a écrites dans le cadre d’une relation avec quelqu’un en particulier. Parce que les entretiens ont pour cadre une relation, ils sont particulièrement appropriés pour documenter la structure personnelle de sections de la société. Ce, d’autant plus que les campagnes d’histoire orale, si elles sont bien faites, cherchent à documenter des groupes plus ou moins restreints, avec une certaine inter-connaissance. Moi, par exemple, je fais l’histoire de la surveillance des risques telluriques : les volcanologues se connaissent entre eux, les sismologues se connaissent entre eux – ils sont moins nombreux dans le monde que les militants du NPA en France, et ceux-là se connaissent bien – et ils ont des opinions les uns sur les autres, on peut les faire parler les uns sur les autres. En croisant les âges des gens au moment où on les interroge, ce qu’on sait de leurs vies et de leurs carrières, on peut donner une image vérace de la dynamique personnelle de cette partie de la société. Mais pour bien concevoir sa campagne d’histoire orale, et savoir qui sélectionner et qui interroger, il faut déjà connaître à l’avance la section de la société qu’on veut documenter, En général, on fait des campagnes d’histoire orale. Si les entretiens oraux sont le premier recours, ils ne permettront pas de raconter une histoire : ils sont donc toujours une source supplémentaire, pas un principe pour l’histoire.

La fin de cette note de blog

Il y a plusieurs choses que j’ai dites ici, dont je pense qu’elles valent pour l’histoire en général. Par exemple, je pense que les historiennes devraient avoir le souci de la justice quand elles construisent les événements du passé – que si les morts étaient ramenés à la vie, ils devraient pouvoir se reconnaître dans les récits qui sont fait d’eux, même s’ils les désapprouvent. Je pense aussi que les témoins n’ont pas une meilleure place pour juger des événements historiques que les historiennes qui s’y intéressent longtemps après qu’ils aient passé, s’ils ont passé. Je tiens à ce que l’histoire en général permette de construire une relation personnelle avec des gens (sinon je trouve ça existentiellement vain – j’en parlerai plus ailleurs). Mais je trouve aussi qu’on doit avoir une conscience claire de la structure de ces relations, à très grande échelle, ou sur le très long terme – cela dit, c’est pas mon travail.