Gagner/perdre

Posted on Nov 22, 2023

Comment distingue-t-on les deux?

A la belote, gagne l’équipe qui a le plus de points. Les deux équipes cherchent à gagner le plus de points. Est-ce que la victoire est toujours ce qu’on cherche? Ce qu’on gagne, on aurait cherché à le gagner?

Suppose un enfant intelligent, qui n’a jamais joué à la belote et ne sait pas ce que c’est que gagner et perdre, observant la partie de quelques uns de ses parents. Comment saura-t-il qui a gagné et qui a perdu? A la fin de la partie, certaines sourient, d’autres moins; les uns sont félicités, les autres moqués, ou réconfortés; les unes se gonflent et se vantent, les autres grommellent et boudent. Cet enfant dira-t-il que ces choses sont les signes de la victoire et de la défaite? Mais comment le dirait-il, s’il ne sait pas ce que c’est que gagner et perdre? Dira-t-il plutôt que toutes ces choses sont la victoire et la défaite? Mais clairement, gagner ne se confond pas avec célébrer, pas plus que perdre. Pour autant, cela ne peut pas être quelque chose de caché derrière la fin du jeu, une sorte d’événement spirituel et fantomatique qui provoque tous ces comportements: cela doit être quelque chose qui est dans le jeu et que l’on apprend en même temps que l’on apprend à jouer.

A partir de ce cas, quelles ressemblances y a-t-il entre gagner/perdre, et oui/non? et avec vrai/faux?

Suppose par exemple, en t’inspirant de Quine (Le mot et la chose, chap. 2, §§7, 8 et 11) que la différence entre vrai et faux vient d’un dressage à réagir de telle et telle façon devant l’acquiescement et le rejet. Par exemple: un adulte devant moi acquiesce, alors je peux faire autre chose. Il rejette ce que j’ai fait, alors je dois le refaire.

Mais tout dressage ne me semble pourtant possible qu’à condition qu’on sache si notre conduite est approuvée, et lorsqu’elle ne l’est pas. Cela ne remet pas forcément en question la thèse que j’impute à Quine (et qui n’est peut-être pas la sienne car je l’ai lu très vite): on dresse bien les animaux sur la base des récompenses et de la privation, i.e sur la base des réactions favorables et défavorables de leurs corps, de leur bien-être et de leur mal-être momentané.

Est-ce que tu veux dire que vrai/faux est en fait produit par une double analogie (ou, plus lâchement, une double association): une analogie d’abord entre vrai/faux et acquiescer/rejeter, et une analogie entre acquiescer/rejeter et les réactions favorables ou défavorables de son corps?

De là, tu pourrais carrément te lancer et dire que cette série d’associations est l’origine de l’antique identité entre beau, bien et vrai. Mais attention! Ce genre d’opinions sur la nature humaine ne s’obtiennent jamais à la pointe du stylo, mais au voyage et à la découverte des gens, de leurs moeurs et opinions. Et tu pourrais facilement citer beaucoup d’opinions selon lesquelles les choses belles sont mensongères, les choses bonnes sont difficiles et peu plaisantes, et qu’il faut sacrifier à la vérité le bien, ou inversement d’ailleurs. Sans parler des gens qui n’emploient jamais l’un ou l’autre de ces concepts, et pour qui il n’a donc que peu ou pas de sens.

Je conserve cependant mon hypothèse: que vrai et faux s’apprennent par un dressage à des comportements différenciés. Mais alors, cela a-t-il un sens de dire que les vérités que l’on appelle traditionnellement “nécessaires”, celles dont le contraire n’a pas de sens (par exemple: aucun célibataire n’est marié; 1+1=2; Clark Kent est Superman), sont vraies? Car si elles ne peuvent pas être fausses, cela voudrait dire, en remontant les associations, qu’une main invisible appuierait sur nos crânes pour nous faire hocher la tête en les entendant. Et imagine même la situation où tu ressentirais un bien être léger à chaque fois que tu te trouves en présence d’un certain objet, quoi que tu puisses faire pour l’en empêcher? Cette suite d’association, ou d’analogie, ne peut tenir que si ce qui est vrai est toujours susceptible d’être faux; i.e que le contraire d’une vérité est toujours concevable. (En prenant un cas parent, on peut soupçonner que cette exigence est en fait d’ordre logique: imagine un jeu avec des gagnants et des perdants, mais où il serait impossible de perdre dans certaines circonstances).

Je pourrais m’entêter dans mon idée, et dire quelque chose comme: C’est qu’en fait il y a deux sortes de vérités: celles qui ont un sens et celles qui n’en n’ont pas. Les premières sont vraiment vraies; mais les secondes ne sont en fait que les murs infranchissables de ce qui nous est concevable; elles comblent un endroit où il n’y a rien, comme le hic sunt dracones sur les cartes médiévales.

Mais mon tempérament m’encourage plutôt à céder, et je ne crois pas qu’il soit vrai que l’on distingue le vrai et le faux par analogie avec des comportements t des réactions physiologiques contraires. Pour le dire dans mon vocabulaire, je ne crois tout simplement pas que vrai et faux soient des concepts réciproques; Une phrase peut être vraie, qu’on ne peut jamais trouver fausse. Et puis que deviendraient l’éternité et l’universalité des choses vraies si je disais que je peux parfaitement imaginer un monde dans lequel elles seraient fausse? Pourtant on peut faire des simulations informatiques où l’on change des lois de la nature pour changer l’univers entier, p.ex la valeur de la constante de Planck ou de la vitesse de lumière. Une bonne manière de continuer ces réflexions serait de se demander pourquoi je veux que ce qui est vrai soit aussi éternel et universel; et de voir le rapport de vrai et faux à la certitude.

Je reviens aux victoires et aux défaites. Imagine un jeu de cartes qui se joue à deux au terme duquel l’une des joueuses a toutes les cartes, et l’autre n’en a plus, et où l’une a gagné et l’autre a perdu. Comment sais-tu qui a gagné? “C’est dans les règles du jeu: la joueuse qui a toutes les cartes a gagné”. Et gagner, ici, voudrait dire qu’on doit chercher à avoir toutes les cartes à la fin du jeu.

D’accord, mais imagine une joueuse têtue qui ferait exactement le contraire: au terme d’une partie courte et jubilatoire, chacune crierait victoire en se moquant d’une adversaire assez stupide pour croire avoir tout gagné quand elle s’est faite rouler.

Remarque que dans de telles circonstances, la partie serait courte: les joueuses ne s’opposeraient pas vraiment, parce qu’elles rechercheraient des intérêts différents, et le jeu auquel elles joueraient effectivement ne serait pas compétitif. On pourrait dire à bon droit qu’elles ont en effet toutes les deux gagné. Mais alors pourquoi crient-elles victoire en se moquant de leur adversaire?

Compare cette situation avec celle des boutiques attrape-touriste: chacun croit avoir fait une bonne affaire: le père de famille avec son chapeau d’explorateur se pense très malin d’avoir acheté ce cendrier en faïence pour un grand prix - il en valait certainement beaucoup plus. Mais c’est le marchand qui a effectivement gagné. Et je ne peux pas dire ici: “dans cette situation, ce n’est pas un jeu compétitif puisque chacun a réussi à satisfaire ses intérêts”: non, quelqu’un a perdu, et s’il croit avoir satisfait ses intérêts il a tort. De même, pour en revenir à mes joueuses: l’une des deux a gagné selon les règles du jeu; l’autre a tort. Et je peux certes dire: “en fait elles ne jouaient pas à ce jeu là”; mais qui décide du jeu auquel elles jouent? Si ce n’est pas elles qui décident, alors qu’elles pensent jouer à ce jeu, avec des règles disant qui gagne et qui perd, qui? Et cela change-t-il quoi que ce soit à leur situation?

D’ailleurs, la distinction entre victoire et défaite n’est pas toujours bien claire. C’est parfois le cas. Mais dans le cas d’un marchandage, on peut compter l’écart entre le “vainqueur” et le “vaincu”, et comparer avec le prix limite en dessous ou au dessus duquel ils se retiraient de la vente; on peut ainsi “compter” de combien les participants ont gagné et ont perdu: et la victoire et la défaite ne sont ainsi que des positions sur une échelle continue. Il y a des cas plus compliqués: la conduite d’une bataille et de la guerre ne se mesure pas à l’aune des tués, ou des bâtiments détruits. Il y a des victoires qui entretiennent un voisinage ambigu et flou à la défaite, mais ne se comptent pas. Est-ce que la troisième sorte de victoires dépend seulement de la reconnaissance des autres participants? Est-ce que toutes les victoires sont ainsi?