Fiction
J’ai écrit cet article à l’époque où je préparais les concours de l’enseignement en philosophie, et où j’écrivais souvent des textes comme celui-là, où j’enfilais les problèmes liés à une idée.
Lalande, dans son vocabulaire de philosophie, dit qu’une fiction peut être :
une construction dont rien ne correspond dans la réalité. Définition superficielle et insuffisamment caractérisée : c’est le propre des définitions qui se croient précises en y usant d’une métaphore. Je ferai la mienne après avoir ruminé sur les sens particuliers que Lalande donne de fiction.
une fiction épistémologique, ou modèle scientifique. J’en donne un exemple : les coupes de la Terre qu’on voit dans les manuels de géologie, avec les différentes couches bien ordonnées comme un oignon. Il est impossible de couper la Terre en deux, il est aussi impossible de creuser aussi profond etc ; ces images sont donc des modèles de la terre. Un modèle est l’image possible d’une chose à laquelle on n’a pas accès, et qu’on voudrait connaître. Ce concept de fiction est une réponse au problème du modèle scientifique : comment sait-on que le modèle correspond bien à ce qui se passe en réalité ? On ne le sait pas, on ne peut pas le savoir puisque la chose dont le modèle est un modèle est inaccessible. Le modèle a donc le caractère d’une fiction. Et tu peux remarquer que certains scientifiques ont fait de ce genre d’outil le cœur de leur discipline. Témoin Paul Veyne, qui dans Comment on écrit l’histoire, et dès l’introduction, affirme (avant de tenter de prouver) que l’histoire est un roman vrai1. Mais le problème ici est : comment un telle fiction peut-elle avoir un caractère scientifique ; c’est-à-dire, comment peut-elle permettre d’accéder à aucune connaissance ? Déjà, il y a des choses simples à dire : un modèle peut permettre de faire des prédictions : « Si ceci est le cas, alors cela sera le cas ». Si ces prédictions sont fausses, le modèle est vraisemblablement faux ; c’est une pure et simple fiction, c’est-à-dire qu’elle contredit la réalité. Si elles sont vraies, alors il y a un rapport d’analogie entre la fiction et la réalité (comme l’a d’ailleurs soutenu Milton Friedman dans son article « The Methodology of Positive Economics » (1953)) : les choses se passent dans le modèle comme si il en allait ainsi en réalité. Bien sûr, on pourrait remarquer qu’un scientifique digne de ce nom peut avoir un peu plus d’exigence que faire des fictions qui permettent de faire des raisonnements prédictifs sur la réalité. Il ne suffit pas en effet de faire des prédictions : on peut aussi exiger des explications de ces prédictions ; et ces explications doivent être conformes à ce qui est en réalité. Faut-il donc bannir la modélisation en sciences ? Et s’il ne faut pas la bannir ; comment s’assure-t-on de la validité du modèle par rapport à la réalité, quand le but du modèle est justement d’imaginer la réalité quand on y a pas accès.
une fiction légale. Il s’agit de quelque chose qui par convention est le cas en droit, mais qui est en fait douteux ou faux. Par exemple, l’adoption est une fiction légale parce qu’en droit, le parent qui m’adopte est mon parent, alors qu’en fait, je ne suis pas son engeance. Autre exemple : nul n’est censé ignorer la loi : aussi, si j’enfreins une loi, les gens qui me jugeront feront comme si je la connaissais, que cela ait été ou non le cas. Pourquoi faire mine de croire que je suis la progéniture d’untel, quand je n’en suis que l’amie un peu plus jeune ? Pour que le droit successoral s’applique sans qu’on ait besoin de faire une règle ad hoc pour mon cas particulier, par exemple. Ainsi, les fictions légales sont un instrument juridique. Mais pourquoi plutôt dire contre les faits qu’untel est mon enfant pour qu’il puisse hériter, plutôt que de dire qu’il n’y a pas que les enfants qui peuvent hériter ? Ceci parce que le droit n’est pas aisément réformable ; et comme l’a remarqué Henry Sumner Maine (Ancient Law, chap. 2) les fictions légales ont pour utilité de faire progresser le droit sans avoir à le réformer explicitement. Pour reprendre mon exemple, l’adoption devenant le moyen de diriger son patrimoine après sa mort, ce n’est plus le fils qui peut hériter du père ; et ainsi, on peut abandonner cette vieille loi.
« Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les fictions sous toutes leurs formes sont particulièrement sympathiques à l’enfance des sociétés. Elles satisfont le désir d’amélioration, qui n’est pas rare, tout en n’offensant pas le dégoût superstitieux pour le changement, qui demeure. À un certain stade du progrès social, elles sont des moyens inestimables pour surmonter la rigidité de la loi, et même, sans l’une d’entre elle, la fiction de l’adoption qui permet à un lien familial d’être artificiellement cré, il est difficile de comprendre comment une société pourrait jamais avoir quitté ses langes et fait ses premiers pas vers la civilisation. Nous ne devons pas faire mine d’être affecté par le ridicule dont Bentham couvre les fictions légales à chaque fois qu’il les rencontre. Les condamner comme frauduleuse trahit l’ignorance de leur place singulière dans le développement historique du droit. Mais en même temps il serait également idiot d’être d’accord avec ces théoriciens qui, ayant bien vu que les fictions ont eu leurs usages, soutiennent qu’elles devraient être stigmatisées dans notre système. Il y a des fictions exerçant encore une puissante influence sur la jurisprudence anglaise qui ne pourraient pas être abandonnées sans un choc sévère aux idées, et des changements considérables dans le langage des juristes anglais ; mais on ne peut douter de la vérité générale qu’il est indigne de nous de réaliser un objet manifestement bénéfique par un dispositif aussi grossier qu’une fiction légale. » (Henry Sumner Maine, Ancient Law (1861), chapitre 2, ma traduction)
Si le droit n’est pas aisément réformable, c’est parce qu’il est l’objet de traditions : le droit est par définition ce qu’on transmet ; et ce qui est transmis ne doit pas être altéré, ni disparaître. Ce qui encourage à penser : si le droit est une construction indépendante de la réalité, le droit est-il une fiction ? Notre univers juridique est-il un univers fictif ? On peut le soutenir. Par exemple, Paul Valéry, dans sa Préface aux lettres persanes, a l’air de le penser :
Une société s’élève de la brutalité jusqu’à l’ordre. Comme la barbarie est l’ère du fait, il est donc nécessaire que l’ère de l’ordre soit l’empire des fictions, – car il n’y a point de puissance capable de fonder l’ordre sur la seule contrainte des corps par les corps. Il y faut des forces fictives. (Paul Valéry, Préface aux lettres persanes, A)
À ses yeux, il n’est pas seulement possible, quoique ce soit étonnant, que notre vie légale soit régie par de fictions, indépendantes de l’état effectif des choses. Non, aux yeux de Valéry, le caractère fictif du droit est nécessaire dans une société ordonnée. Une société désordonnée n’aurait pas besoin de fictions (et surtout pas de fictions légales) : le fait brut de la violence, de la faim et du froid ; le fait qu’on a besoin de manger, qu’on a peur de souffrir, la recherche inlassable du confort et de la paix, avec ou contre les autres, dicterait toutes leurs règles aux rapports sociaux. Attention : Valéry ne dit pas qu’une société quitte le désordre en se soumettant à des fictions : ce n’est pas un raisonnement génétique – quoi que sa façon de tourner la phrase en dise. Non, c’est simplement le constat que dans une société ordonnée, on se soumet à des choses qui n’existent pas.
Si je pèse et que je digère tout ceci, qu’est-ce qu’il me reste ? Fiction, de fictio, façonner ou feindre. Une fiction c’est donc littéralement faire un trompe-l’œil de la réalité. En d’autres termes : comme un trompe-l’œil, c’est un artefact représentant quelque chose qui n’existe pas. Je dois donc bien éviter de confondre la fiction et son objet pour ne pas me perdre dans des questions comme : la fiction existe bien, mais pourtant elle n’existe pas ; est-elle réelle, ou non ? Etc. L’objet de la fiction est le fictif : la fiction existe et est bien une chose réelle, car c’est un artefact, réalisé selon des concepts.
Mais ce quelque chose qui n’existe pas, comment n’existe-t-il pas ? Il y a bien des façons de ne pas exister : Superman, et un carré rond, sont inexistants de deux façons différentes. Remarque que tu pourrais classer les manières de ne pas exister selon les divers sens de « possible » : par exemple, un jugement qui absoudrait un assassin manifestement coupable et sans aucune circonstance atténuante n’est pas possible dans l’état actuel du droit, et d’un certain point de vue, n’existe pas (et par exemple, on a voulu considérer, à une époque, que les décisions et les arrêts du régime de Vichy n’existaient pas au regard du droit français). De la même façon, Superman n’existe pas – il n’est pas possible physiologiquement. Un atome d’hélium avec deux-cent électrons n’existe pas – il n’est pas possible physiquement ; un carré rond n’existe pas – il n’est pas possible logiquement. L’intérêt de ce classement ne sert qu’à apercevoir qu’une fiction est une manière de mettre entre parenthèses les règles habituelles de la possibilité – de faire comme si quelque chose d’impossible l’était : ainsi des fictions légales comme des nombres imaginaires. Mais tu vois aussi qu’il semble qu’à un certain degré d’impossibilité, il ne soit plus possible de mettre entre parenthèses les règles de la possibilité : il est ainsi impossible d’étudier les propriétés d’un carré rond, alors qu’il est parfaitement possible d’étudier les propriétés des nombres imaginaires. Ceux-là sont pensables, puisqu’ils sont une propriété, une nouvelle règle du jeu de l’analyse : « nous jouons maintenant avec un nombre dont le carré serait -1 ». En un mot : une fiction est, jusqu’à un certain point, une sorte d’impossible.
Ici je veux faire une parenthèse : comment caractériser ce « jusqu’à un certain point » ? Puis-je dire ce que je ne peux pas imaginer ? À quel impossible la fiction est-elle tenue ? On pourrait dire, d’abord : à l’impossible le plus radical, ce dont on ne peut même pas parler, et qui, en quelque sorte, fait si peu partie de notre monde que nous n’en n’avons pas idée. Donc l’impossible auquel la fiction est tenue est déterminé par la ou les sources de contenus de l’esprit. Je peux en donner deux exemples. Numéro un : Hume, pour qui la limite de la conception est la sensation : on ne peut pas imaginer ce qu’on n’a pas perçu. L’imagination est donc la source des concepts élaborés, comme les nombres et les additions – elle est la source des propriétés qui sont à la base des relations d’idées. Le problème ici, c’est que l’on ne peut alors concevoir l’imagination que comme une faculté hallucinatoire, en quelque sorte : c’est la faculté de se mettre un objet devant les yeux. Comment se fait-il alors qu’il y a des objets dont nous affirmons qu’ils sont, et d’autres qu’ils ne sont pas ; comment se fait-il, surtout, que nous ne sommes pas libres de croire que Superman existe réellement, mais pas le lit sur lequel je suis assise ? La réponse de Hume, qui est exposée dans le texte ci-dessous, est, en un mot : la fiction est une imagination où certaines sensation de second degré, de vivacité, d’intensité de la représentation, sont absentes.
Nothing is more free than the imagination of man; and though it cannot exceed that original stock of ideas furnished by the internal and external senses, it has unlimited power of mixing, compounding, separating, and dividing these ideas, in all the varieties of fiction and vision. It can feign a train of events, with all the appearance of reality, ascribe to them a particular time and place, conceive them as existent, and paint them out to itself with every circumstance, that belongs to any historical fact, which it believes with the greatest certainty. Wherein, therefore consists the difference between such a fiction and belief? It lies not merely in any peculiar idea, which is annexed to such a conception as commands our assent, and which is wanting to every known fiction. For as the mind has authority over all its ideas, it could voluntarily annex this particular idea to any fiction, and consequently be able to believe what- ever it pleases; contrary to what we find by daily experience. We can, in our conception, join the head of a man to the body of a horse; but it is not in our power to believe that such an animal has ever really existed. It follows, therefore, that the difference between fiction and belief lies in some sentiment or feeling, which is annexed to the latter, not to the former, and which depends not on the will, nor can be commanded at pleasure. It must be excited by nature, like all other sentiments; and must arise from the particular situation, in which the mind is placed at any particular juncture. Whenever any object is presented to the memory or senses, it immediately, by the force of custom, carries the imagination to conceive that object, which is usually conjoined to it; and this conception is attended with a feeling or sentiment, different from the loose reveries of the fancy. In this consists the whole nature of belief. (Hume, Enquiry, sect. V §11-12)
Une autre façon de concevoir l’inconcevable est, à la manière de Wittgenstein, dans De la certitude, de remarquer qu’il y a un certain nombre de propositions que nous tenons pour objectivement certaines. Et nous ne les tenons pas pour certaines parce qu’elles le sont effectivement ; ou parce qu’elles seraient effectivement inconcevables. Nous les tenons pour certaines premièrement parce que nous ne voyons pas pourquoi nous irions penser qu’il en va autrement. Cela revient à dire que ces jugements se tiennent ensemble avec d’autres (les raisons pour lesquelles on n’irait pas penser autrement), qui eux mêmes en supposent d’autres ; et nous avons ainsi, au fondement de notre faculté de juger du vrai et du faux, un ensemble de jugements présumés certains, ou, comme le dit Wittgenstein, une image du monde. C’est cette image du monde qui est la limite la plus extrême de la possibilité, puisqu’elle est faite de jugements objectivement certains. Ce qui est intéressant dans ce concept, c’est qu’on peut de fait faire une fiction qui suspendrait les limites de cette possibilité – ce que fait d’ailleurs Wittgenstein pour mettre en évidence que cette image du monde existe : « imagine un roi qui croirait que le monde a commencé avec lui ». Mais la fiction ne suspend alors pas les principes sur lesquels elle est elle-même fondée. Bref : la fiction permet de faire une autre image du monde, ou un autre monde2.
92 - Reste toutefois la possibilité de demander : « Quelqu’un peut-il avoir une raison plausible de croire que la terre n’existe que depuis peu, disons seulement depuis sa naissance? » Supposons qu’on le lui ait toujours dit; aurait-il une bonne raison d’en douter? Des hommes ont cru qu’ils pouvaient faire pleuvoir; pourquoi un roi n’aurait-il pu être élevé dans la croyance que le monde a commencé avec lui? Et si Moore et ce roi, se rencontrant, en venaient à discuter, Moore pourrait-il réellement établir que ce qu’il croit est la croyance juste? Je ne dis pas que Moore ne pourrait pas convertir le roi à ses vues, mais ce serait une conversion d’un genre particulier : le roi serait amené à considérer le monde d’une autre façon. […] 94 - Mais cette image du monde, je ne l’ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude; ni non plus parce que je suis convaincu de sa rectitude. Non, elle est l’arrière-plan dont j’ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux. 95 - Les propositions qui décrivent cette image du monde pourraient appartenir à une sorte de mythologie. Et leur rôle est semblable à celui des règles d’un jeu; et ce jeu, on peut aussi l’apprendre de façon purement pratique, sans règles explicites. 96 - On pourrait se représenter certaines propositions, empiriques de forme, comme solidifiées et fonctionnant tels des conduits pour les propositions empiriques fluides, non solidifiées; et que cette relation se modifierait avec le temps, des propositions fluides se solidifiant et des propositions durcies se liquéfiant. 97 - La mythologie peut se trouver à nouveau prise dans le courant, le lit où coulent les pensées peut se déplacer. Mais je distingue entre le flux de l’eau dans le lit de la rivière et le déplacement de ce dernier; bien qu’il n’y ait pas entre les deux une division tranchée.
Il y a d’autres choses qui n’existent pas : des choses et des gens n’existent plus, ou en tout cas plus que comme souvenirs, comme la bibliothèque d’Alexandrie, ou ma grand-mère ; et de même, des choses existeront plus tard, comme une maison qui n’est encore qu’un plan dans un cabinet d’architecte. Ma question est : un fait passé et un projet sont-ils des fictions ? Un fait passé certainement pas : ce n’est pas un artefact ; et puis, il est parfaitement possible, puisqu’il a eu lieu. L’histoire n’est pas fictive, même si le matériau de l’histoire n’existe pas3. Quant aux projets, sont-ils des fictions ? Si je m’en tiens à ce que j’ai dit plus tôt, on pourrait penser que non : quand on projette de faire quelque chose c’est parce qu’on pense pouvoir le réaliser. Loin de suspendre les règles habituelles de la possibilité, on tâche plutôt de s’y tenir. Pourtant on peut faire le plan d’une maison impossible ! Mais c’est qu’on ne voudrait pas la construire. Alors le plan d’une maison possible ? Et je ne parle pas d’un grand palais qu’on ne peut en fait pas s’acheter ; mais simplement de faire un plan d’aménagement de sa chambre, avec ses propres meubles etc., sans vouloir en fait le réaliser ? Je pense que si j’étais devant ma copie à l’agrégation, j’écrirais quelque chose comme : « La fiction étant un artefact, elle dépend d’une fin qui n’est jamais ni ne peut être la réalisation de cette fiction »4. Ainsi on pourrait dire qu’un tel plan serait une fiction.
J’ai dit : une fiction est un artefact ; artefact qui représente quelque chose d’impossible ; ou plutôt dont la possibilité est indifférente à qui fait la fiction. Or, j’ai distingué, au départ, entre fiction et fictif (l’objet de la fiction). Mais si la possibilité du fictif est indifférente, le fictif est entièrement constitué par la fiction, et cette distinction ne tient, en fait, pas. Donc, en représentant quelque chose dont la possibilité est indifférente, la fiction, qui est un fait, réalise l’objet. Donc la fiction représente quelque chose de possible. La fiction est donc représentation de quelque chose d’impossible ; et lui confère en même temps une certaine possibilité.
On répondra que ces deux termes : « impossible » et « certaine possibilité » n’ont pas le même sens : une licorne n’est pas, aujourd’hui, possible physiologiquement – aucune ne naîtra d’aucun cheval – mais un dessin de licorne est bien réel ; la licorne est réelle en tant que dessin. Mais premièrement, cette distinction, ne vaut pas pour toutes les fictions. Certes, Cimourdain n’existe que dans Quatre-Vingt Treize ; mais Superman existe bien au-delà des pages des comics qui lui ont donné naissance : de quelle façon Superman serait-il réel sans être effectif, s’il n’était pas contenu et prisonnier d’un support ? Deuxièmement, les fictions sont peut-être indépendantes des liens de causalité de tel ou tel domaine de la réalité, : mais elles ont des effets : Madame Bovary dégoûte ; le père Goriot fait pitié ; Scapin fait rire, et Bérénice pleurer. Elles sont donc bien effectives.
D’un côté, on ne comprend rien au caractère matériel des fictions si on dit qu’elles réalisent quelque chose d’impossible. De l’autre, on ne comprend rien à leur caractère effectif si on dit que leurs objets ne le sont pas.
Je reconnais que le concept de roman vrai a plus en lui que le simple fait de dire que les livres d’histoire ont un caractère fictif en ce sens, puisque roman veut dire aussi que l’histoire n’est pas une connaissance universelle par concepts, mais une connaissance de faits particuliers agencés dans un récit. Mais ici je m’en tiens à affirmer qu’on produit une représentation des faits alors qu’ils sont absents. ↩︎
Remarque que cette position de Wittgenstein est douteuse : dans la pratique, à quoi ressemblerait la vie d’un roi à qui on a dit que le monde commençait avec lui ? Il y aurait tous ses serviteurs, plus âgés que lui, et puis il verrait des gens naître, et d’autres mourir, et le monde ne pas cesser ; et il se verrait dans un miroir et constaterait qu’il est similaire à ces gens, etc, etc. Se tenir assuré dans cette croyance, c’est effectivement se tenir à une image du monde. Mais rien ne dit qu’il n’y a pas des images du monde plus faciles à vivre que d’autres. Et peut-être même qu’il n’y a pas une et une seule image du monde au cours d’une vie : peut-être que lorsqu’il pense aux rituels qui entourent son règne, ce roi pense au fait que le monde est né avec lui, et il y croit avec ferveur ; mais lorsqu’il joue avec d’autres enfants, il est peu vraisemblable qu’il s’arrêtera pour méditer sur le fait qu’ils mourront tous avec lui. ↩︎
Tu pourrais bien évidemment nuancer cette position en disant qu’à ce compte là rien n’existe : le passé n’existant plus, le futur n’existant pas encore, et le présent n’étant qu’un instant, il est de durée nulle, et ainsi rien n’existe. Et tu pourrais répondre que si les choses de l’histoire n’existent pas, ce n’est pas parce qu’elles sont dans le domaine de l’inexistence et du néant, mais parce qu’elles sont abolies – pour le dire joliment, mais de manière complètement inadéquate. Certains zyrcons australiens ont duré pendant 4 milliards d’années et ils sont toujours là ; mais Louis XI, le port maritime de Bruges et les vertes prairies du Sahara ont cessé d’exister il y a bien longtemps. À ce compte, tu peux dire, un peu comme Marc Bloch dans son Métier d’historien (quoique bien sûr il n’avait pas l’intention d’étendre à la métaphysique sa phrase comme je le fais) que « le présent n’est que du passé proche », c’est-à-dire, des choses passées qui durent encore. Le présent n’est donc pas une dimension du temps mais une propriété des choses, et je pourrais aller loin encore dans cette direction. ↩︎
Je l’écrirais ainsi, parce que cela m’ouvrirait des perspectives intéressantes sur la science-fiction : on ne raconte pas une histoire sur le futur en ayant pour fin qu’elle se réalise. C’est ce qui distinguerait la science-fiction d’un programme politique. J’ai un contre-exemple : Le ministère du futur de Kim Stanley Robinson. Cette note ne doit servir qu’à te rappeler que les auteurs de science-fiction ont l’approche la plus nette et la plus grave de ces problèmes, et que tu devrais relire Asimov on Science-Fiction et The Language of the Night. ↩︎