Concepts réciproques
J’ai remarqué il n’y a pas très longtemps que des paires de concepts comme vrai/faux, vivant/mort, pouvoir/révolte, courageux/lâche, avare/généreux, etc. ont des propriétés communes, et peut-être qu’on peut les regrouper sous l’étiquette de “concepts réciproques”. Je veux dire quelles sont, à mon avis, leurs propriétés, et pourquoi j’en parle.
Concepts réciproques, par comparaison avec les fonctions réciproques
a - Les concepts réciproques sont des contraires, mais jamais des contradictoires: par exemple, tout ce qui est non-vivant n’est pas mort: les rochers ne sont pas morts, pas plus que les planètes ou le vide. De même, une phrase non-vraie, n’est pas nécessairement fausse: par exemple “il fait froid en Syldavie” n’est ni vraie ni fausse, puisque la Syldavie n’existe pas1. Confondre ces concepts avec des contradictoires peut amener à les transformer en dichotomies, c’est-à-dire en distinctions qui concernent tout l’univers. C’est une faute de raisonnement qui fait voir toutes choses d’un certain point de vue qui n’est pas dénué de poésie (la vie, étincelle au milieu d’un univers mort; la nature avare et l’humanité généreuse; etc.) mais qui ne permet de comprendre ni la paire de concepts, ni les choses.
b - Les concepts réciproques sont relatifs l’un à l’autre. Par exemple, on n’a du pouvoir sur quelqu’un que parce qu’on a pu réduire sa résistance: un pouvoir qui s’exerce sur des gens ravis d’y être soumis, et qui se comporteraient de la même façon qu’on les contraigne ou pas, n’en est pas un. Cela ne veut pas dire que ce sont des concepts relatifs comme haut/bas - par exemple, on a toujours du pouvoir par rapport à quelqu’un qui en a moins que nous, et on est toujours soumis par rapport à quelqu’un qui est plus puissant que soi. Les concepts réciproques sont donc absolus: on a le pouvoir, ou on ne l’a pas; une phrase est vraie, ou elle est fausse.
c - J’appelle ces concepts “réciproques” par analogie avec les propriétés algébriques des bijections réciproques. Par analogie seulement: je ne pense pas que ces concepts soient l’expression de fonctions logiques bijectives dans le langage. Les propriétés dont je parle sont:
une bijection associe à chaque élément d’un ensemble d’origine, un et un seul élément dans un ensemble d’arrivée; sa réciproque associe à l’élément de l’ensemble d’arrivée, l’élément de l’ensemble de départ.
on passe d’une bijection à sa réciproque par une opération ad hoc qui peut être très simple, ou très compliquée.
les valeurs d’une bijection et de sa réciproque sont symétriques
Or, de la même façon qu’une bijection et sa réciproque, les concepts réciproques concernent toujours caractérisent toujours des individus: un comportement individuel, un être biologique, une relation bien déterminée entre deux personnes, etc. Deuxièmement, passer d’un concept à son concept réciproque n’est parfois pas très évident, et change avec chaque paire de concepts réciproques. Ainsi, à supposer qu’on détienne une définition du courage (par exemple: agir avec détermination, sans hésiter, indépendamment de sa peur), la détermination des comportements lâches ne déduit pas simplement de la définition: dans certains cas, il peut être courageux de fuir, dans d’autres, c’est lâche. Enfin, et troisièmement, puisque les couples de valeurs d’une bijection sont symétriques, ils déterminent entièrement un couple d’ensembles. Par exemple: la générosité et l’avarice ont trait au fait de donner de l’argent, ou de le garder, et définissent un ensemble de comportements parmi les actions en rapport avec l’argent. Plus simplement: une chose ne peut être dite morte que si elle a été vivante; vivante, si elle mourra. Ou encore: n’est vraie qu’une phrase dont on peut concevoir qu’elle aurait pu être fausse, c’est-à-dire une phrase que l’on peut vérifier (Ainsi, “Aïe” n’est pas, à proprement parler, une phrase vraie, parce que vérifier cette phrase n’a pas vraiment de sens). Tu vois donc que les concepts réciproques supposent un terrain commun d’objets auxquels ils peuvent s’appliquer (les choses qui vivent et meurent, les comportements en rapport avec le don d’argent et de biens, les phrases vérifiables et falsifiables).
Les usages des concepts réciproques
a - Même si mon analogie avec un objet mathématique a peut-être obscurci un peu les choses, je pense tout de même qu’en identifiant cette classe de concepts, on peut éviter des erreurs de raisonnement particulièrement séduisantes. Par exemple, on peut éviter de se laisser aller à faire de l’un de ces couples une description de l’univers (du genre: tout ce qui n’est pas courageux est lâche: et ainsi, depuis la défaite de Léonidas aux Thermopyles, l’univers entier n’est plus que lâcheté). Mais on peut aussi éviter d’en faire des concepts relatifs, et donc de les tenir fermement en main, et conserver l’exigence d’identifier nettement les choses dont on parle. Enfin, il me semble qu’identifier ces concepts permet de prendre l’habitude d’identifier les classes d’objets auxquels ils s’appliquent et qu’ils définissent, et ainsi faire un peu plus attention à notre rapport aux choses.
b - L’autre intérêt de remarquer que ces concepts forment une classe aux propriétés communes est moins méthodologique que philosophique. Parfois, les philosophes, et les gens qui connaissent un peu de philosophie, disent que lorsqu’une chose suppose logiquement l’existence (présente ou possible) de son contraire, on dit qu’il s’agit d’une possibilité dialectique. Par exemple, David Graeber dit, dans Pour une anthropologie anarchiste, dit qu’il y a des sociétés qui ne sont constituées que de contre-pouvoirs, c’est-à-dire où les gens s’organisent en permanence pour faire en sorte que personne ne puisse forcer les autres selon sa volonté. Il en dit alors que le pouvoir y est présent, au titre de possibilité dialectique, de la même façon que la révolte dans une société totalitaire. Ce qu’il veut dire par là, c’est que le pouvoir existe malgré tout dans ces sociétés, mais que son existence est en quelque sorte fantomatique. On peut sans doute le soutenir (ce sont effectivement des sociétés qui croient souvent en l’existence de guerres acharnées entre des rois fantômes), mais pas au sens où le fantôme du pouvoir existe effectivement. Ce qui existe effectivement, c’est le fait que l’on pense au pouvoir, parce qu’il est le concept réciproque de celui qui décrit l’organisation de ces sociétés. Bref: puisque j’ai appris à reconnaître cette classe de concepts, je pourrais m’éviter l’erreur qui consiste à croire que quand j’imagine une chose, elle obéit à la logique qui m’a permis de l’imaginer: j’évite de “prédiquer de la chose ce qui relève du mode de représentation de la chose”.
[EDIT: quelques autres possibles concepts réciproques: certitude/doute, beau/laid, possible/réel]
Je sais que Bertrand Russell n’est pas d’accord avec moi, en tout cas dans le chapitre 12 des Problèmes de Philosophie: pour lui, les propositions fictives sont fausses, puisqu’elles ne correspondent pas à des faits. Il n’est pas évident que la fiction ne soit ni vraie ni fausse: et si elle l’était, nous pourrions dire que c’est un mensonge, ce qui serait très grave. Mais pour moi, qui tiens la philosophie pour une activité dont les racines sont morales et politiques, dégrader ainsi le mensonge, en y associant une chose si ordinaire est une chose plus grave et plus fondamentale que exclure la fiction du vrai et du faux. Bien sûr, c’est un argument très faible et très superficiel, mais ce n’est pas le sujet; et il ne vise qu’à m’encourager à considérer jusqu’à quel point mon opinion est vraisemblable. ↩︎